Bateaux de pêche: le retour de la voile?
Réintroduire la voile sur les chalutiers afin de réduire la dépendance énergétique des pêcheurs, c'est l'idée d'une petite entreprise française de recherche appliquée. Loin d'être anachronique, ce projet permettra aux patrons de pêche de faire des économies substantielles sur le prix du gasoil qui semble monter inexorablement.
Rajouter des voiles aux bateaux de pêche, c'est l'idée qui a germé dans la tête du chercheur Pierre-Yves Glorennec, enseignant à l'Institut National des Sciences Appliquées (INSA) de Rennes et mathématicien chevronné.
Comme l'a expliqué son concepteur, interrogé par téléphone, « à l'époque du lancement du projet Grand Largue, il n'y avait pas grand monde à croire à cette idée ». Mais à force de persévérance, le chercheur a réussi à décrocher un financement régional, via le Pôle Mer Bretagne, une plateforme qui encourage les projets novateurs dans le domaine maritime. Depuis, son initiative a débouché sur la naissance d'une petite société, la création d'un poste de recherche et développement, la rédaction d'une thèse INSA et la publication de quatre articles scientifiques.
Un système de propulsion hybride fonctionnant au gasoil et au vent
L'objectif principal du projet Grand Largue est de tester et de promouvoir des solutions techniques et technologiques pour économiser du carburant dans le monde de la pêche. Son concepteur explique : « réutiliser la voile a deux buts : aider à la propulsion et réduire le roulis qui peut être désagréable et dangereux pour les équipages ».
Avec la société qu'il a créée, P-Y Glorennec a acquis un ancien chalutier en bois, équipé d'un moteur largement répandu dans la marine de travail. Avec ses 16 mètres de long et ses 65 tonnes, il est représentatif de la flotte de pêche de la France : vieillissant. Le bateau a servi à mener des tests grandeur nature.
La recherche effectuée a permis d'élaborer un système de voiles automatisées. Un logiciel gère lui-même, ou en mode semi-automatique, la prise au vent du bateau. Le choix de voiles autovireuses était une solution nécessaire comme le précise P-Y Glorennec : « Actuellement, tous les bateaux ont un pilote automatique, c'est passé dans les moeurs. D'autre part, les pêcheurs n'ont plus la culture de la voile. Plus personne ne touche une drisse ou une écoute (ndlr : des cordages). S'occuper des voiles nécessitent du personnel formé et de l'attention. Les automatiser résolvait ce problème ».
Selon le Pôle Mer Bretagne, « les résultats obtenus ont été concluants avec des économies de carburant avérées de l'ordre de 20%, selon les conditions de vent et le type de conduite, sans incidences sur la vie à bord. De plus, ce système rend la vie à bord plus confortable, atténuant considérablement le roulis ».
Dans cette vidéo, P-Y Glorennec développe les motivations à l'origine de son projet:
Une initiative française novatrice... qui peine à décoller en France
Aujourd'hui, P-Y Glorennec a mis le pied à l'étriller des énergies renouvelables et n'entend pas s'arrêter en si bon chemin. Même si les financements sont parfois lents à arriver, il espère poursuivre sur d'autres recherches appliquées : « Dans le domaine des économies d'énergie, la pêche offre de nombreux sujets d'application ».
Il planche désormais sur le développement d'un nouveau type de bateau de pêche sur lequel les voiles constituent la propulsion principale, tandis que le moteur joue le rôle d'auxiliaire. Ce second projet constitue un renversement de perspective, qui s'explique par la volonté de parvenir à une nouvelle génération de bateaux de pêche plus en phase avec les enjeux actuels d'efficacité énergétique et de développement durable.
Quant aux retombées du projet Grand Largue, il connaît des débuts très timides en France. P-Y Glorennec explique : « Les comités de pêche sont favorables, mais il y a beaucoup d'incertitudes dans la filière pêche. D'autre part, il y a un effet générationnel : des patrons pêcheurs, arrivés à 5 ou 10 ans de la retraite, hésitent à investir ».
Le scientifique français regrette cette frilosité qui se traduit par une certaine politique de l'autruche. Comme le poisson se vend bien et que le gasoil était subventionné pendant longtemps, de nombreux marins pêcheurs ont investi massivement ces dernières années dans une technologie aujourd'hui devenue très coûteuse avec l'augmentation des prix des carburants. Bien conscient que « les voiles véhiculent une image assez passéiste », P-Y Glorennec estime qu'« il faudra quelques bons exemples pour produire un effet d'entraînement ».
L'application la plus rapide des voiles automatisées pourrait donc se dérouler avant tout dans d'autres pays comme en Afrique ou en Amérique du Sud, où l'activité de la pêche est très importante. Après un certain nombres d'échanges avec le Sénégal, il a fallu se résoudre à abandonner, à cause de la faiblesse des vents au niveau de l'équateur. En revanche, la commercialisation est en bonne voie au Maroc, où les conditions de navigation présentent des vents de 15 nœuds en moyenne (20-30 km/h), ce qui est amplement suffisant pour employer ce système de propulsion hybride.