«Du soleil et du plomb» Une culture ancestrale ravagée au nom de l'«énergie propre»

Valérie Passello

12.5.2026

Le réalisateur belge Jérôme Le Maire était de passage à Nyon le 21 avril dernier pour présenter son film «Du soleil et du plomb» au festival Visions du Réel. Rencontre.

«Du soleil et du plomb»: une culture ancestrale ravagée au nom de l'«énergie propre»

«Du soleil et du plomb»: une culture ancestrale ravagée au nom de l'«énergie propre»

Le réalisateur belge Jérôme Le Maire était de passage à Nyon le 21 avril dernier pour présenter son film «Du soleil et du plomb» au festival Visions du Réel. Rencontre.

07.05.2026

Valérie Passello

Produire de l'énergie «propre»: c'est le but du gouvernement marocain, qui a décidé de mettre à profit le désert pour y construire de gigantesques centrales solaires. L'intention semble noble. Mais lorsque l'on pense au désert, on a tendance à oublier que ce n'est pas un endroit où il n'y a rien ni personne.

Au contraire, la vie du désert est riche. Celle de la faune, de la flore, mais aussi celle des nomades et de leurs troupeaux. Or, lorsque les bulldozers arrivent, ces existences simples et discrètes s'en trouvent bouleversées et l'on comprend vite qu'elles sont vouées à disparaître. 

Le cinéaste belge vit au Maroc environ six mois par an: il y trouve ses sujets d'inspiration, qu'il finance en Europe.  Un jour, depuis la palmeraie où il est installé, il constate qu'il y a «du raffut dans le désert», de la poussière, des explosions... 

Jérôme le Maire raconte: «On a vu une tour s'ériger, une tour qui fait presque 300 mètres de haut et qui, en fait, a pour vocation de collecter les rayons du soleil qui sont déviés, reflétés par des miroirs au sol, pour faire chauffer de l'eau, faire tourner une turbine et produire de l'énergie».

Alors le cinéaste se renseigne, constate l'enthousiasme de tous. Mais il compte bien creuser encore plus le sujet: «Et là, je me suis rendu compte de la réalité des choses, qui est évidemment fort différente», témoigne-t-il.

Six ans avec les nomades

Sur une période de six ans, le réalisateur pose régulièrement ses caméras au coeur de la tribu des Aït Merghrad, l’une des plus anciennes communautés berbères de la région.

Il raconte: «Au début, ils étaient estomaqués de voir que personne n'est venu les trouver, leur serrer la main et leur dire: 'voilà notre projet'. Donc c'est par mon intermédiaire qu'ils ont appris ce qui allait se passer. On a considéré qu'il suffisait de se mettre là et qu'ils s'en iraient. Ce qu'ils ont fait, ils ont obtempéré».

Au fil du temps et de la construction de la centrale, les routes empruntées par les nomades et leurs bêtes sont coupées. Ils finissent par se séparer de leurs moutons. Ils vont chercher le travail là où il y en a: dans les mines de plomb exploitées dans les années 1950 par les colons français. Ils finissent par se sédentariser et envoient leurs enfants à l'école, pour qu'ils aient «un meilleur avenir».

Et pour Jérôme le Maire, c'est l'une des surprises du film: même si leur culture et les fondements même de leur mode de vie s'effondrent, les nomades s'adaptent. «Je pense que ce que j'ai appris à leurs côtés, c'est juste d'interpréter ce qui se passe et de me situer. De tenter d'être conscient, honnête et authentique. De dire: 'Ok très bien, je suis, j'ai besoin d'énergie, j'en consomme et cette énergie a des conséquences. À partir de là, qu'est-ce que je fais?»

Un proverbe berbère a marqué le réalisateur: «La richesse du nomade lui est un fardeau». Cette sagesse ancestrale peut être transposée à notre mode de vie contemporain: «Plus vous êtes riche plus vous consommez d'énergie, notamment. Moi pour le moment, la seule idée que j'ai qui est validée à 100% et qui fonctionne, c'est d'être sobre dans ma consommation», conclut-il.

Un film comme un outil

«Du soleil et du plomb» nous rappelle une fois encore que l'enfer est pavé de bonnes intentions. On s'attache à Hamid, Hasna, Hassein, Fatima et Asso, on finit par s'inquiéter pour eux, à se demander ce que deviendront les enfants, à cheval entre deux mondes si différents.

Si leur capacité d'adaptation a rassuré Jérôme le Maire, il ne compte pas les lâcher pour autant: «Je reste toujours en contact avec les personnages de mes films et surtout j'essaye de faire en sorte qu'ils puissent se servir du film pour obtenir certaines choses», explique-t-il.

Le documentaire pourrait donc devenir «une énergie potentiellement utilisable», veut croire le Belge de 57 ans: «Pour le moment, je suis en train de travailler avec eux pour essayer d'évaluer ce dont ils ont besoin, essayer de structurer certaines demandes. Et puis après, dès que le film arrivera dans leur pays et aura de l'impact, on va essayer de de faire rouler cette énergie vers eux».

«Pour moi, le geste documentaire, c'est quelque chose de résolument humain et qui s'inscrit dans une dynamique d'attention à l'autre, de respect et puis de de travail, d'essayer d'améliorer le sort de certaines personnes. Et ça dépasse le cadre de l'écran», conclut Jérôme le Maire. 

«Du soleil et du plomb» c'est un documentaire édifiant, qui donne à réfléchir non sans susciter une certaine tristesse face à l'avancée du «progrès». 

Notre note: 9/10