Mireille Dumas: «Ils sont les témoins privilégiés de nos incivilités»

De Caroline Libbrecht/AllTheContent

11.3.2020

Mireille Dumas signe un nouveau documentaire, doublé d'un livre.
Daumas / MD Productions

Mireille Dumas signe un nouveau documentaire, doublé d'un livre, «Des ordures et des hommes». La journaliste donne la parole aux agents de la propreté, ces hommes - et ces femmes - qui travaillent dans l'ombre. Un métier méconnu, mais essentiel...

Quel est le point de départ de votre livre «Des ordures et des hommes» (Ed. Buchet Chastel) et du documentaire qui porte le même nom?

Ma volonté, c’est de donner de la visibilité à des gens qui se sentent invisibles, j’ai voulu leur donner un visage et raconter leurs parcours. «Anonymes, nous le sommes pour eux. Invisibles, ils le sont pour nous. Aveugles, nous le sommes tous». C’est une phrase tirée du livre co-écrit avec Denis Demonpion. Agent de propreté, c’est un métier méconnu, aux tâches diverses et variées. Ces agents sont un miroir de nos modes de consommation - et de surconsommation - et ils sont un baromètre de notre société. Outre l’enlèvement des poubelles, au quotidien, ils sont aux avant-postes des événements quotidiens de notre ville: ils nettoient les rues après les manifestations, les fêtes, les marchés… Ils sont confrontés à la misère humaine, quand ils doivent déblayer des camps sauvages de migrants ou s’occuper de squats sur la voie publique. C’est déchirant pour eux d’accomplir ce genre de missions.

Sans parler des scènes d’accidents de la route…

Oui, ils interviennent aussi après le passage de la police et des secours, ils nettoient la chaussée. Et, on le sait moins, ils sont intervenus à la suite des attentats, notamment dans la salle de spectacle du Bataclan à Paris ou sur la promenade des Anglais à Nice. Cela ressemblait à des scènes de guerre et cela les a beaucoup traumatisés! Dans le documentaire et le livre, on suit le travail d’une brigade spéciale, «la Fonctionnelle».

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette brigade de choc?

Créée en 1982 à Paris, lorsque Jacques Chirac était maire, cette brigade s’attaque aux situations exceptionnelles. Elle a commencé à faire entrer quelques femmes dans ses rangs, en 2019, lorsque nous avons mené notre enquête. Elles sont aujourd’hui 5 sur 500 employés. Cette unité est unique au monde, elle fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Elle intervient sur les grands événements - prévus et imprévus - de la capitale française.

Comment la profession évolue-t-elle?

La profession s’est féminisée - 5 à 6% des employés sont des femmes - et compte de plus en plus de personnes en situation de reconversion. D’anciens pâtissiers, militaires, employés de restauration, etc, deviennent éboueurs pour la sécurité de l’emploi. La crise est passée par là. Aujourd’hui, certains préfèrent choisir ce métier plutôt que de subir le chômage.

Comment qualifieriez-vous leur travail?

C’est un travail sans fin, un combat sans cesse renouvelé. Ils sont les témoins privilégiés de nos incivilités: ils sont souvent désespérés de voir comment les Parisiens et les touristes se comportent. Nombreux sont ceux qui laissent leurs déchets par terre sur les bords de la Seine ou qui jettent leurs déchets par la fenêtre sur le boulevard périphérique. Sans parler des graffitis qu’il faut sans cesse effacer, des marchés où le gaspillage alimentaire est énorme, des manifestations qui dégénèrent de plus en plus…

Comment rendre les villes habitables, notamment Paris qui est le théâtre de votre enquête?

Avec ce documentaire et ce livre, on aborde la question de l’environnement. Il est temps de prendre conscience de l’urgence et de faire coïncider les intentions et les actes! Ce qui me frappe le plus, c’est le décalage entre les discours et les faits: les gens se disent sensibles à l’écologie, mais ils jettent leurs mégots de cigarettes par terre ou laissent traîner leurs déchets, notamment sur les berges de la Seine. En France, on est les champions de l’indiscipline. J’ai voulu montrer le travail de fourmi des agents de la propreté et mettre des visages sur ces travailleurs de l’ombre pour sensibiliser le grand public.

Ces portraits intimes ont fait votre réputation. Votre premier documentaire, «Travestir», diffusé en 1992, racontait l’histoire de Simone et a marqué un tournant dans votre carrière…

C’est drôle que vous vous en souveniez (rires)! Ce film avait beaucoup œuvré pour faire avancer la cause des transsexuels, en embarquant le spectateur dans la découverte de la différence. Selon moi, c’est comme cela qu’on fait bouger les choses. Cela a toujours été le sens de mon travail, que ce soit à travers mes documentaires ou à travers mes émissions, «Bas les masques», «Vie privée, vie publique». Et je ne compte pas m’arrêter là, je travaille sur d’autres projets en ce moment.

«Des ordures et des hommes», co-écrit avec Denis Demonpion (Ed. Buchet Chastel)

«Des ordures et des hommes», réalisé par Mireille Dumas et Damien Vercaemer: le documentaire a été diffusé sur France2, dans l’émission «Infrarouge», et sera rediffusé sur LCP, le 12 mars prochain.

Caroline Keslassy en images

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