Le documentaire suisse «The Narrative» revient sur un séisme ayant ébranlé le monde de la finance en 2011. Un jeune trader a fait perdre une somme colossale à la banque qui l'employait, l'UBS. Reconnu coupable de fraude, il a écopé de 7 ans de prison. Mais ce récit correspond-il vraiment à la réalité ? C'est ce qu'ont voulu savoir les réalisateurs Bernard Weber et Martin Schilt, en partant à la rencontre de l'intéressé.
«The Narrative» : un coupable trop idéal ?
En 2011, un jeune trader a fait perdre une somme colossale à la banque qui l'employait, l'UBS. Reconnu coupable de fraude, il a écopé de 7 ans de prison. Mais ce récit correspond-il vraiment à la réalité ? C'est ce qu'ont voulu savoir les réalisateurs Bernard Weber et Martin Schilt, en partant à la rencontre de l'intéressé.
23.04.2026
Comment un seul homme a-t-il pu faire perdre autant d'argent à la banque pour laquelle il travaillait ? Le jeune trader qu'était alors Kweku Adoboli n'avait-il aucun garde-fou établi par ses supérieurs ? Autre fait surprenant, ce Ghanéen ayant grandi en Grande-Bretagne n'a, à aucun moment, cherché à s'enrichir personnellement avec l'argent de l'UBS.
Ce qui est sûr, c'est que l'histoire de cet homme soulève une multitude de questions. Le documentaire «The Narrative» ne prétend pas y répondre, mais s'attarde sur le récit qui en a été fait publiquement, mettant en exergue ces différentes interrogations, à travers le témoignage du principal intéressé et une reconstitution de la procédure judiciaire, en se basant sur les procès-verbaux originaux.
Kweku Adoboli arrive au tribunal de Southwark Crown Court, où il est jugé pour fraude par abus de confiance et falsification de comptes, à Londres, en Grande-Bretagne, le 16 novembre 2012.
Kweku Adoboli assiste pour le film à la reconstitution de son procès.
Les protagonistes de la reconstitution du procès.
Renvoyé au Ghana, l'ex trader ayant grandi en Grande-Bretagne ne se sent pas vraiment à sa place.
Le réalisateur Bernard Weber à l'heure de l'interview pour blue News.
Kweku Adoboli arrive au tribunal de Southwark Crown Court, où il est jugé pour fraude par abus de confiance et falsification de comptes, à Londres, en Grande-Bretagne, le 16 novembre 2012.
Kweku Adoboli assiste pour le film à la reconstitution de son procès.
Les protagonistes de la reconstitution du procès.
Renvoyé au Ghana, l'ex trader ayant grandi en Grande-Bretagne ne se sent pas vraiment à sa place.
Le réalisateur Bernard Weber à l'heure de l'interview pour blue News.
«Nous avons rencontré Kweku alors qu'il purgeait sa peine de prison», relate Bernard Weber. Au Royaume-Uni, les gens incarcérés n'ont pas le droit d'avoir des contacts avec la presse, ajoute-t-il: «Donc on a attendu les trois ans, trois ans et demi, qu'il a passé en prison et après on l'a rencontré à Londres lors d'une première entrevue où il s'agissait déjà de de sa déportation.»
En effet, le Royaume-Uni a fini par expulser Kweku Adoboli, qui vit aujourd'hui au Ghana, son pays d'origine, et qui n'a plus le droit de se rendre en Angleterre.
Le réalisateur a réussi à établir un lien de confiance avec l'intéressé: «À l'époque c'était assez complexe parce qu'il y avait plein de médias du monde entier, aussi des grandes chaînes comme la bbc, qui voulaient faire des documentaires. Il y a même des gens qui avaient des projets de fiction. Je crois qu'à la fin il s'est décidé de faire le film avec nous parce que, comme on est des cinéastes indépendants, on n'a aucune pression. On avait le temps de raconter cette histoire. Et c'est finalement aussi la chance qu'on a eue: le tournage s'est étalé sur dix ans, ce qui a permis de donner au film différents niveaux de lecture», raconte Bernard Weber.
Une reconstitution édifiante
Point fort du film en plus du témoignage de Kweku Adoboli: la reconstitution de son procès. On en comprend ainsi les rouages et comment ce jeune loup de la finance a été lâché brutalement par ceux qu'il considérait alors comme sa famille.
«D'abord on voulait faire des animations. On a fait des premiers essais et on s'est rendu compte que ça ne fonctionnait pas du tout. Donc on a décidé de faire une reconstitution de ce procès. Comme Kweku ne pouvait pas voyager, on a décidé de le faire beaucoup plus simplement, de façon assez réduite, comme un espèce de petit théâtre un peu minimal. Des amis, de la famille et des collègues qui connaissaient tous son histoire étaient prêts à venir faire ça en sa faveur», explique Bernard Weber.
Intimidation, mensonges sous serment, discours préparés: le résultat est édifiant. On comprend que tout a été mis en place pour que le jeune trader soit désigné comme étant le seul coupable de toute cette affaire, sans que le système soit remis en cause. «Si, pour nous, il y a une grande injustice, c'est surtout comment ce procès a eu lieu. Martin et moi, on pense que le procès est un acte politique», relève le réalisateur.
Bernard Weber replace les événements dans leur contexte: à cette époque, des manifestations avaient lieu dans le monde entier. Les jeunes étaient dans la rue et revendiquaient justement une autre responsabilité et une autre qualité de leadership des banquiers.
«À ce moment-là, Kweku était un peu la victime parfaite, quoi. C'était le banquier qui avait fait une perte énorme et tout le narratif qui a été créé autour de son histoire était pour en faire le seul coupable. On ne s'est jamais posé la question de comment, à l'intérieur d'une banque, quelqu'un peut perdre deux milliards. Tout ça c'est complètement impossible: ils travaillent tous ensemble, tout le monde voit les chiffres et donc les gens savent ce qui se passe», note-t-il.
Il aura fallu dix années pour monter ce film et démonter une vérité que le grand public tenait pour acquise. Un travail de titan pour Bernard Weber et Martin Schilt, qui s'intéressent aussi à l'homme derrière l'événement, ainsi qu'à sa reconstruction après les faits.
Un documentaire passionnant, au cinéma depuis le 22 avril.
Notre note: 9/10