Témoignage poignantArgentine : la mère d'un sous-marinier disparu évoque sa douleur
Gregoire Galley
5.3.2026
«Je préfère penser qu'il navigue éternellement». Loin du procès sur le naufrage d'un sous-marin argentin en 2017, avec 44 tués, Victoria Morales, mère d'un des marins disparus, gère comme elle peut le deuil plus de huit ans après. Mais sans la force de suivre les audiences.
Pour préserver «un peu» son cœur, Victoria laisse filer le procès, et s'informe via son avocate de ce qui s'y passe (image d’illustration).
IMAGO/ZUMA Press Wire
Agence France-Presse
05.03.2026, 08:01
Gregoire Galley
«J'ai du mal à parler à l'imparfait, parce que je sens qu'il est là, qu'il continue de naviguer, une navigation éternelle, mais qu'il continue. Parce qu'on n'a pas une tombe, physique, où il serait, pour apporter une fleur, une prière», confie à l'AFP Victoria, mère de Luis Esteban Garcia, sous-marinier disparu avec le San Juan.
Victoria parle au téléphone, depuis Tucuman, à l'extrémité nord-ouest de l'Argentine, à 3.100 km de Rio Gallegos en Patagonie, où sont jugés depuis mardi quatre ex haut-gradés de la Marine, pour un naufrage que l'accusation, dans son acte de renvoi, a qualifié de tragédie «prévisible». Donc évitable.
Comme d'autres familles, Victoria, «de condition modeste», n'a pas envisagé le long voyage ou le séjour pour le procès, faute de moyens. Mais ne suit pas forcément en visio. «Trop douloureux». Ces huit ans «ont laissé des séquelles dans notre organisme, notre état psychique, je suis sous assistance cardiaque».
Son fils avait 31 ans, et deux enfants alors âgés de 1 et 3 ans, lors du retour de mission fatal du San Juan, qui le 15 novembre 2017 envoyait un dernier message, signalant un problème électrique et un début d'incendie.
A ce moment-là, Victoria et son mari étaient justement en visite à Mar del Plata (400 km au sud de Buenos Aires), port d'attache du sous-marin, pour séjouner chez leur fils et leurs petits-enfants à son retour de mission.
«On a appris ce matin-là à la télévision la disparition du sous-marin, et comme on est un peu naïfs, on est allé à la base navale pensant qu'ils (la Marine) allaient nous dire ce qui passait, de source fiable. Avec le temps on s'est rendu compte qu'ils nous mentaient», lâche-t-elle amère, étendant ce sentiment «d'abandon» aux gouvernements successifs depuis. Plusieurs semaines de recherches dans l'Atlantique sud impliquèrent des bateaux d'une dizaine de pays. En vain.
«On est restés là (Mar del Plata) pendant un an avec l'espoir de les voir revenir. On allait au bord du rivage avec mon mari, on restait à regarder la mer, et chaque petit point noir qu'on apercevait, on espérait qu'il se transformerait en sous-marin», se souvient-elle, la voix brisée.
«On regarde toujours la mer»
Le San Juan ne fut localisé qu'un an plus tard, en novembre 2028, par une firme privée d'exploration maritime, gisant avec sa coque enfoncée par plus de 900 mètres de fond, à 500 km au large des côtes argentines. Il y est toujours.
«Chaque novembre, à chaque anniversaire, on y va, malgré l'indifférence du gouvernement, ce qui fait que pour les frais, on doit se débrouiller par nos propres moyens», se désole Victoria. «Et on regarde toujours la mer, en espérant. J'espère encore qu'il va revenir».
Pour préserver «un peu» son cœur, Victoria laisse filer le procès, et s'informe via son avocate de ce qui s'y passe. «On est dans l'attente, un peu dans l'espoir que ça se résolve, et que certains des coupables soient punis, pour lui (son fils)», avance-t-elle prudemment. «Parce qu'il y a beaucoup de coupables hors du procès. On sait que ce n'est pas seulement ceux qui sont là, accusés».
L'issue est pourtant incertaine. L'accusation pose qu'en raison de l'état du sous-marin, le naufrage était «prévisible» et l'équipage «à risque». L'avocate des familles dénonce «des manquements dans l'entretien».
Mais la défense du principal accusé dit avoir «absolument confiance» en un acquittement, car «la réalité est qu'on ne sait pas ce qui s'est passé» et a conduit à l'implosion du sous-marin. «On a l'espoir d'avoir justice, de trouver un peu de consolation, de paix, pour pouvoir commencer le deuil», insiste Victoria.