242 oppositions, une facture de 17'000 frs «Aux arbres, citoyens» – Malgré un premier revers, la lutte continue

Valérie Passello

13.5.2026

À Corsier-sur-Vevey, des amoureux de la nature se battent pour sauver les grands arbres de leur quartier d'une mort annoncée. La raison: des constructions sont prévues dans le périmètre. Pour le cèdre de l'Himalaya, le plus grand de tous, l'affaire est allée jusqu'au Tribunal administratif cantonal. Mais son sort est scellé: l'abattage a été autorisé. Les deux grands arbres de la parcelle voisine seront-ils également tronçonnés ? Malgré une première défaite, les riverains espèrent que non.

La bataille est perdue pour le grand cèdre de l'Himalaya (au premier plan): son abattage a été autorisé. Restent un cèdre de l'Atlas et un Epicéa (à droite) sur la parcelle voisine, dont le sort est encore incertain.
La bataille est perdue pour le grand cèdre de l'Himalaya (au premier plan): son abattage a été autorisé. Restent un cèdre de l'Atlas et un Epicéa (à droite) sur la parcelle voisine, dont le sort est encore incertain.
blue News

Valérie Passello

Sur son balcon, Emmanuela Fontana soupire : «C'est parce qu'il y avait cet arbre que j'ai choisi de m'installer ici». Cette habitante de Corsier-sur-Vevey est manifestement encore éprouvée après une lutte qui a duré près de deux ans, pour sauver «son» cèdre de l'Himalaya. Elle se résout à capituler face à la décision du Tribunal cantonal administratif de le mettre à mort et s’interroge sur sa capacité à vivre entourée de béton... «La réponse viendra une fois l’immeuble construit».

Lorsqu'un jour elle découvre des gabarits sous ses fenêtres, elle consulte la mise à l'enquête du projet de construction et découvre que l'abattage du plus grand arbre du quartier Sous-les-Terreaux, d'environ 22 mètres de haut, est prévu. Elle contacte alors François Rittmeyer, un habitant de la commune engagé au sein de Pro Natura et du Réseau Arbres Vivants et un petit groupe de défenseurs des arbres se forme rapidement dans le voisinage. 

Ancienne adjointe au médecin cantonal, Emmanuela Fontana rappelle que la santé sociale et l'environnement vont de pair: « Cet arbre, dont on estime l'âge entre 75 et 100 ans, m'aide dans les moments difficiles. Il est le poumon du quartier. J'ai bien peur que sa disparition ne génère une dépression de quartier», se désole-t-elle. Elle s'inquiète en outre pour la santé des sols: « Un arbre comme celui-là boit beaucoup, il fonctionne comme une station de pompage. Je crains qu’à l’avenir, les caves se remplissent d'eau».

Un grand nombre d'oppositions: la Municipalité tempère

Le noyau dur des défenseurs de l'arbre a pris son bâton de pèlerin pour sensibiliser les habitants des alentours. En 2024, pas moins de 242 personnes ont fait opposition à la mise à l'enquête. L'Exécutif corsiéran les a toutes levées. Sur ce point, François Rittmeyer confie à blue News: «Je ne comprends pas pourquoi la Municipalité n'a pas réuni tout le monde à ce moment-là dans une séance de conciliation. Plus de 200 opposants, ça démontre quand même une volonté populaire énorme !». 

blue News a posé la question à la syndique de Corsier-sur-Vevey,  Arianne Rouge, qui remet en question «les méthodes employées pour récolter» lesdites oppositions.

D'après l'élue, «plusieurs citoyens ont signalé à l’administration communale avoir subi une forte pression lors de la collecte des signatures», certains auraient «signé 'pour avoir la paix'», d’autres, après avoir été enregistrés comme opposants, «ont expliqué avoir cru signer une pétition plutôt qu’une opposition formelle au projet», dit-elle.

«Dans ce contexte, le nombre d’oppositions ne reflétait pas nécessairement une opposition claire, consciente et structurée au projet, mais davantage une démarche de récolte menée de manière discutable, ce qui a laissé un goût amer à plusieurs habitants. Dès lors, la Municipalité n’a pas estimé qu’une séance de conciliation collective était appropriée ni susceptible d’apporter un échange constructif et serein», conclut Arianne Rouge.

De son côté, Emmanuela Fontana se défend de toute pression: «J'ai déposé un courrier dans les boîtes aux lettres, je n'ai vu personne: on y proposait aux gens soit de faire opposition, soit de ne rien faire! Ils étaient entièrement libres.» 

Des procédures coûteuses... pour des copeaux

Les opposants disent ne pas souhaiter l'abandon des différents projets de construction dans le périmètre. Avec l'appui d'avocats et d'urbanistes, ils ont proposé des options de modification des constructions prévues, qui auraient permis de préserver les arbres. Mais leurs arguments quant à la qualité environnementale et sociale de l'arbre n'ont pas convaincu, pas plus que leurs suggestions d'aménagement des plans de construction.

Finalement, 16 habitants de la commune et la fondation Helvetia Nostra ont fait recours au Tribunal cantonal. En vain. La conclusion, tombée le 27 janvier 2026,  indique notamment : «Si le maintien du cèdre (...) répond à l'intérêt public de la préservation du paysage, il doit en l'espèce céder le pas à la réalisation, à cet endroit, d'un bâtiment dont la construction répond aux impératifs de densification de la zone à bâtir...» 

Certes, deux arbres seront plantés en compensation de la disparition du cèdre de l'Himalaya, mais c'est une maigre consolation pour Emmanuela Fontana: «Il faudra bien des dizaines d'années pour que ces nouveaux arbres remplissent la même fonction que le cèdre, qui abrite des animaux et amène de la fraîcheur à tout le quartier en été», déclare-t-elle.

Et pour les défenseurs des arbres, la note est salée: pas moins de 17'000 francs ont été dépensés dans le cadre de la bataille, pour les frais de justice, les différents honoraires et le recours. La plus grande partie des frais a été assumée par les initiateurs du mouvement.

Une communication de la Municipalité fait des vagues

Après cette première défaite, les amis des arbres ont découvert avec dépit une communication dans «Le Corsiéran», le bulletin d'information de la Municipalité.

Intitulé: «Patrimoine arboré - Nouveau règlement», l'encart précise: «Tout arbre présentant une circonférence supérieure à 40 cm mesurée à 1 mètre du sol est protégé, qu’il se situe sur une parcelle privée ou publique. Il n’est donc pas autorisé de l’abattre ni d’effectuer une taille importante (...) sans l’accord préalable de la Municipalité. Lorsqu’un abattage est exceptionnellement autorisé, une replantation compensatoire est exigée».

«L’objectif de ce règlement n’est pas de contraindre les habitant·e·s, mais de préserver durablement un patrimoine naturel précieux au bénéfice de toute la collectivité», ajoute le texte. 

Ce message n'est-il pas en totale contradiction avec la décision d'abattre le cèdre de l'Himalaya? Pas selon Arianne Rouge: «cette question a été examinée de manière approfondie par le Tribunal cantonal, qui a confirmé la décision de la Municipalité». Elle rappelle que dans son arrêt, la Cour de droit administratif et public a considéré que cet arbre, bien qu’imposant et esthétiquement apprécié, ne constituait ni un biotope protégé ni un arbre remarquable au sens du droit applicable.

«Le tribunal a notamment retenu sa très faible valeur écologique, son caractère non indigène et l’absence d’éléments démontrant un rôle particulier pour la biodiversité. Le tribunal a également relevé que sa conservation était incompatible avec le projet autorisé par la planification communale», relève encore la syndique de Corsier-sur-Vevey. «Le nouveau règlement sur le patrimoine arboré vise précisément à renforcer une protection cohérente, fondée sur des critères objectifs, écologiques et juridiques».

Il n'empêche que l'article a fait bondir les défenseurs du cèdre condamné, dont l'une d'entre eux a demandé un droit de réponse. Celui-ci lui a été refusé: «non pas en raison du contenu exprimé, mais parce que cela ne correspond pas à la ligne éditoriale du journal», précise Arianne Rouge, «Le Corsiéran» étant destiné exclusivement à la diffusion d’informations et de communications émanant des autorités communales.

D'autres grands arbres sur la sellette ?

Depuis, dans le quartier, ce sont les gabarits qui fleurissent: il suffit de traverser la zone pour réaliser qu'en effet, la densification urbaine est en marche. «Il n'y a pas longtemps, un vieux chêne, tout à fait en bonne santé, a été abattu juste derrière chez nous. Et avec toutes les constructions prévues, ça va certainement continuer», s'agace un habitant*. 

Sur une parcelle voisine, ce sont deux autres arbres majestueux pour lesquels François Rittmeyer compte bien continuer à se battre: un cèdre de l'Atlas et un épicéa. «Sans dérogation aux limites, on peut garder les arbres et construire sur 70% de la surface prévue. En admettant que la distance autorisée entre la construction et les arbres soit un tout petit peu réduite,  tout le projet pourrait être réalisé», calcule-t-il.

Pour cet élu Vert au Conseil communal, couper des arbres et en planter d'autres en compensation est insatisfaisant: sauvegarder les arbres existants est prioritaire. «Lorsque l'on parle d''impératif de construction' -ce qui est une condition qui autorise à sacrifier un arbre- pour moi, ça veut dire qu'on ne peut pas faire autrement», estime encore François Rittmeyer. 

La Municipalité affirme «comprendre les préoccupations des riverains et rester attentive à la préservation du patrimoine arboré communal». Elle précise que «chaque projet fait l’objet d’une analyse et d’une pesée des intérêts au cas par cas».

«Il faut toutefois rappeler que les objectifs de la LAT et du Plan directeur cantonal visent à favoriser une densification mesurée dans les centres déjà urbanisés, afin de limiter l’étalement urbain. Le quartier concerné se situe précisément dans un secteur bien desservi par les transports publics, proche des écoles et des commodités, ce qui correspond aux principes d’aménagement soutenus par les autorités cantonales et fédérales», souligne encore la cheffe de l'Exécutif corsiéran.

Et Arianne Rouge d'ajouter: «Cette réflexion intervient également dans un contexte de pénurie de logements sur la Riviera. La Municipalité veille toutefois à ce que cette évolution reste maîtrisée, avec des constructions de dimension modeste en respect du règlement communal. Par ailleurs, lorsqu’un abattage d’arbre est autorisé, des mesures de compensation sont systématiquement étudiées, imposées afin de préserver et renforcer, autant que possible, la qualité du patrimoine arboré et de la biodiversité».

Pour l'heure, tous les arbres du quartier dressent encore fièrement leurs branches au-dessus des têtes. Mais pour combien de temps, encore ? La question reste ouverte.

*Nom connu de la rédaction