Conspirationnisme: des communautés qui rêvent de devenir physiques

ATS

21.11.2021 - 11:21

Jusque-là virtuelles, des communautés conspirationnistes envisagent de se rassembler en France, au nom du retour à la nature ou du rejet de toute autorité. Elles suscitent l'inquiétude des acteurs de la lutte contre les dérives sectaires.

Facebook whistleblower Frances Haugen speaks during an interview with The Associated Press in Brussels, Tuesday, Nov. 9, 2021. Facebook Whistleblower, Frances Haugen spoke Monday to MEP's about the negative impact of big tech companies' business models on users and societies and how this could be tackled by the EU's digital legislation. (AP Photo/Virginia Mayo)
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21.11.2021 - 11:21

Les confinements ont accéléré le phénomène de rassemblement de groupes qui ont émergé sur Internet, avec comme ennemis communs les vaccins ou la politique sanitaire du gouvernement. C'est le cas de One Nation, cofondé en 2019 par Alice Pazalmar. De son vrai nom Alice Martin Pascual, cette créatrice de bijoux et vidéaste conspirationniste évolue dans la mouvance des «êtres souverains».

Son mouvement se définit comme «une vague d'émancipation planétaire, qui invite à se ressaisir sereinement de son pouvoir personnel et refuser toute autorité illégitime».

«One Nation passe à une autre étape: essayer de regrouper physiquement ses adeptes», souligne Valérie Igounet, historienne et vice-présidente de Conspiracy Watch.

Collectes en ligne

Le pari de One Nation? «Laisser les initiatives émerger par elles-mêmes. Sur le terrain, on vit, on invente, on innove [...] Lorsque des solutions fonctionnent, elles sont naturellement partagées», peut-on lire dans le manifeste.

Sur sa page Facebook, suspendue au printemps, Alice Pazalmar expliquait élever ses deux enfants dans un véhicule sans plaque d'immatriculation et refuser de les scolariser.

Trois mois plus tard, elle et son conjoint ont voulu acquérir un domaine de 200 hectares dans le Lot, dans le sud-ouest de la France, financé par 650 donateurs via une cagnotte en ligne, pour créer un «écolieu», une «oasis» où démarrer un «nouveau monde». La cagnotte a été suspendue au début octobre, face à l'inquiétude des locaux, après avoir récolté plus de 260'000 euros.

La communauté One Nation aurait un nouveau projet, dans le sud-est, rapporte Franceinfo. Sollicitée par l'AFP, Alice Pazalmar n'a pas souhaité commenter ces informations.

Conspirationnisme «totalement assumé»

La mère de Mia, une fillette enlevée en avril dans l'est du pays et retrouvée en Suisse, était membre de la branche locale de One Nation, rappelle le préfet Christian Gravel, qui préside la Miviludes, organe de lutte contre les dérives sectaires.

Derrière les projets d'installation, «il y a l'idée de constituer une communauté ayant vocation à vivre pleinement ses idéaux tout en servant de modèle aux adhérents» ailleurs dans le pays, explique-t-il.

Le chercheur en psychologie sociale Sylvain Delouvée constate une forme de conspirationnisme «totalement assumé», qui se diffuse «des 'antivax' aux complotistes New Age cherchant à vivre en autonomie, en passant par les survivalistes».

RéinfoCovid a ainsi été fondé par le médecin Louis Fouché, qui prône la création d'une société alternative et critique les mesures liées à la pandémie de Covid-19. Ce collectif «véhicule un certain nombre de thèses sur l'idée d'une soi-disant 'dictature sanitaire' avec, là aussi, l'idée de se replier», analyse M. Gravel. «D'abord dans une petite communauté, dans un village isolé, pour vivre à l'abri du reste de la société, pour structurer le groupe, avant d'envisager sans doute de se développer».

«Séparatisme»

Le Dr Olivier Soulier, membre de RéinfoCovid, possède une maison dans un lieu-dit de l'Aveyron (Sud). «Depuis peu, il vient souvent dans sa maison, où il a fait beaucoup de travaux. Après, il peut y recevoir qui il souhaite. L'histoire de la communauté, je ne sais pas d'où cela sort [...] D'autres communautés qui viennent dans nos villages m'inquiètent bien plus que celle-ci», commente le maire du village, Bernard Lefebvre.

Contacté par l'AFP, Louis Fouché affirme pour sa part qu'"il n'existe aucun projet communautaire [l]'impliquant d'une quelconque façon». «En revanche, les projets d'exodes urbains semblent foisonner dans notre société hyperurbanisée. Il semble que les confinements et la crise systémique que nous traversons aient accentué les envies de retour à la campagne. Et je ne crois pas que ce soit un problème», observe-t-il.

Si ces groupes sont «profondément conspirationnistes», expose Christian Gravel, ils ne s'inscrivent pas «à ce stade dans la dérive sectaire». En 2020, la Miviludes a reçu 28 saisines sur la thématique «éco-villages et vie communautaire» dont neuf sur One Nation.

Ces groupes, qui restent «très minoritaires», sont une forme «assez marquée de séparatisme», affirme le coordinateur national du renseignement, Laurent Nuñez. Ces «gens se mettent en marge des règles de la République et rejettent toute autorité étatique ou locale. Vous retrouvez ce raisonnement dans l'ultradroite, qui consiste à se retirer, s'entraîner, s'organiser, avoir la capacité de se défendre et, finalement, d'occuper un territoire», détaille M. Nuñez.

Pensée New Age

Le naturopathe Thierry Casasnovas – personnalité la plus signalée à la Miviludes (600 signalements dont 70 en 2020) – s'est fait connaître par ses vidéos défendant le manger cru et l'abstinence pour prévenir, voire guérir, cancer, diabète ou dépression.

Il avait pour projets de créer une communauté et une école de formation à Taulis (sud-ouest), selon une source au sein des renseignements territoriaux, abandonnés depuis lors. Il a décidé de se retirer de la vie publique après l'ouverture d'une information judiciaire le visant, notamment pour des faits d'"exercice illégal de la médecine».

Selon l'Unadfi, une association qui étudie les dérives sectaires, la pensée «New Age», invitant «les adeptes à se couper de la société pour en créer une autre», est la principale inspiration de ces mouvements.

«Il y a vraiment chez eux un besoin de fuir notre société pour recréer la leur. Avant, elle existait de façon virtuelle. Aujourd'hui, ils sont en train de la matérialiser», estime sa porte-parole Pascale Duval.

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