Témoignages glaçants «Il me battait avec une ceinture» -  Des enfants handicapés évoquent leur calvaire

ATS

13.3.2026 - 07:49

«Un jour, je lui ai ramené une petite somme seulement et il m'a frappée à coups de pied et violemment battue», se souvient Salam, Ethiopienne handicapée, évoquant l'adulte qui lorsqu'elle était enfant l'a contrainte à mendier, comme le sont de nombreux jeunes handicapés en Ethiopie.

De nombreux jeunes handicapés sont contraints de mendier en Ethiopie (image d’illustration).
De nombreux jeunes handicapés sont contraints de mendier en Ethiopie (image d’illustration).
ats

Keystone-SDA

La jeune femme, désormais âgée d'une vingtaine d'années et qui veut être présentée sous un faux prénom, comme les autres victimes interrogées par l'AFP, est originaire d'une zone rurale de l'Amhara, une région d'Ethiopie où le handicap est perçu comme une punition divine.

«Mes parents m'ont confiée à un homme qu'ils ne connaissaient pas quand j'avais 8 ans, en disant qu'il me permettrait d'étudier à Addis Abeba», raconte-t-elle à l'AFP.

Mais dès le lendemain de son arrivée dans la capitale, la fillette qui souffre d'une malformation de la colonne vertébrale est contrainte de mendier à Merkato, l'un des plus grands marchés à ciel ouvert du continent.

Sans fauteuil roulant, elle se déplace en rampant sur le sol avec «des morceaux de pneu aux genoux et des tongs aux mains». Ses journées commencent à l'aube et durent 15 heures, peu importe la météo ou si elle tombe malade.

«Si je ramenais peu, il disait que j'avais mangé et bu avec l'argent, ou que je le cachais, (...) à la maison le soir, il me battait avec une ceinture. J'ai passé la plupart de mes journées à pleurer», raconte-t-elle avant d'éclater en sanglots. Son calvaire durera quatre ans.

Malédiction

Selon un rapport publié en février par l'ONG américaine Population Council, de nombreux mineurs handicapés sont contraints à la mendicité par des adultes en Ethiopie, une «forme de traite d'êtres humains».

La Banque mondiale estimait qu'environ 43% des quelque 130 millions d'habitants du deuxième pays le plus peuplé du continent étaient pauvres en 2025.

En Ethiopie, nombre de parents cachent leurs enfants souffrant de handicap, lesquels sont souvent sous-alimentés et exclus de l'école. Beaucoup acceptent aussi, conscients ou non de ce qui attendra leur progéniture, de les confier à des inconnus affirmant prendre en charge leur scolarité. Mais qui les obligeront ensuite à mendier dans les grandes villes du pays, tout en les maltraitant.

D'anciennes victimes ont même affirmé «avoir été rendues aveugles par leur trafiquant» pour qu'elles suscitent davantage de pitié et ramènent plus d'argent, relève Population Council.

Les mineurs, «par crainte de violence, de représailles ou d'abandon, hésitent à signaler» leurs tortionnaires, souligne Annabel Erulkar, cadre de Population Council qui a dirigé le rapport.

Coauteur du rapport, le président de l'Association des avocats éthiopiens handicapés (ELDA), Musie Tilahun, aveugle, estime qu'il «faut sensibiliser les forces de l'ordre à la loi», pas suffisamment appliquée, qui rend passible de 15 ans de prison le fait de forcer quelqu'un à mendier. Le ministère de la Justice n'a pas donné suite aux sollicitations de l'AFP.

Population Council va lancer prochainement une campagne de sensibilisation à Addis Abeba, pour pousser la population à signaler les cas de mendicité forcée et informer les victimes de lieux d'hébergement.

Battu avec des orties

Joint par l'AFP dans la ville de Dire Dawa, à environ 350 km à l'est de la capitale, Amanuel, 37 ans, espère que ce rapport va changer les mentalités. Quand il avait six ans, ce fils de fermier a perdu la vue.

Son père «frustré» qu'il ne puisse «plus l'aider» à s'occuper des vaches et des chèvres, le confie à un homme qui promet de le scolariser et l'emmène à Addis Abeba, raconte Amanuel. Mais rapidement, lui aussi doit se rendre à Merkato aux aurores et demander l'aumône, accompagné de la fille de son trafiquant, âgée de 10 ans.

Deux mois d'"angoisse permanente» durant lesquels il était battu «avec des orties» et privé de nourriture s'il ne rapportait pas d'argent, et à l'issue desquels il est libéré grâce à un voisin qui le signale aux autorités, confie celui qui est devenu professeur d'université.

Rirad est lui aveugle depuis l'âge de cinq ans. A la fin des années 1980, il a huit ans et mendie «pour pouvoir manger», quand un homme lui promet des études s'il part avec lui, sans prévenir ses parents, à Bahir Dar, capitale de l'Amhara.

«Cet homme avait l'habitude de prendre des enfants pour les faire mendier», assure-t-il. Après neuf mois contraint de faire la manche et de lui reverser tout l'argent, Rirad parvient à s'enfuir.

Des études supérieures lui ont permis d'occuper aujourd'hui un poste haut placé dans l'administration. Rirad assure ne pas en vouloir à l'homme qui l'a enlevé... et qui, lui, vit toujours dans la pauvreté. «Il fait toujours la manche aujourd'hui», observe-t-il, «et je lui donne parfois de l'argent.»