Secrets de famille «Quand je l'ai rencontré, il n'arrêtait pas de dire: 'Je suis si heureux'»

Valérie Passello

4.3.2026

Connaissez-vous vraiment votre père, votre mère, vos proches? Si l'on pense souvent que les secrets n'existent que dans les autres familles, personne n'est à l'abri de découvrir un jour une vérité jusqu'alors inimaginable sur les siens ou sur sa filiation. Dyane a grandi au Québec avant de venir s'installer en Suisse. Plusieurs révélations ont chamboulé sa vie, d'abord à l'âge de 22 ans, puis à 60 ans. Désormais sur les traces de son vrai père, elle a gagné un nouveau frère. Elle se confie pour blue News.

Vraisemblablement issus du même père, Dyane et André attendent le résultat d'un test ADN pour être sûrs qu'ils sont bien frère et soeur.
Vraisemblablement issus du même père, Dyane et André attendent le résultat d'un test ADN pour être sûrs qu'ils sont bien frère et soeur.
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Valérie Passello

Après avoir appris à 22 ans qu'elle avait trois soeurs aînées, Dyane a encaissé le choc d'une nouvelle révélation à 60 ans: Jean*, celui qu'elle croyait être son père, a 0% d'ADN en commun avec elle.

Son vrai père, d'après Jean, s'appelait Gilles. C'est Lise, la mère de Dyane, qui aurait avoué ce secret à son mari quelques années avant sa mort en 2019. Mais en creusant un peu, Dyane pense aujourd'hui que Jean a toujours été au courant.

Qu'importe, elle veut maintenant découvrir qui était son vrai père. Pour ça, elle contacte l'une de ses tantes, la soeur de Jean, dont elle est proche et qui a bien connu Gilles.

«Vais-je bousiller la vie de cet homme?»

Celle-ci lui livre les informations dont elle dispose. Elle lui explique qu'à l'époque, Jean avait présenté Gilles à une certaine Aline. Ils étaient tombés amoureux, mais leurs familles respectives étaient opposées à leur idylle. Chacun a fait sa vie de son côté, mais Gilles et Aline se sont retrouvés des années plus tard et ont finalement été mariés pendant 40 ans. La tante de Dyane ajoute que Gilles aurait, «apparemment», eu un fils et une fille. Elle se souvient du prénom du fils: André.

Des retrouvailles émouvantes

Aussitôt, Dyane se précipite sur Facebook. Elle tape: «André G., Granby». Et bingo: un profil apparaît. Alors elle le contacte via Messenger: «J'ai écrit: 'Bonsoir, on se connaît pas, est-ce que par hasard votre père s'appelait Gilles G. décédé en 2021?' Il me dit: 'Ça dépend pour qui'. J'ai envoyé la photo du salon funéraire, que j'avais trouvée sur Google. Alors il me répond: 'Oui, c'est mon père. Pourquoi?'»

Derrière son écran, Dyane a le coeur qui bat la chamade. Elle hésite: «Vais-je bousiller la vie de cet homme? Ou dois-je penser à moi une fois dans ma vie et aller au bout des choses?»

Finalement, elle se décide, elle a trop besoin de réponses. Elle écrit: «Commençons par nous tutoyer, ce sera plus facile. Je vais probablement bouleverser ta vie, j'en suis consciente. Sache une chose, c'est que je vais toujours respecter le fait que tu ne puisses pas vouloir garder de contact avec moi, mais j'aimerais au moins te rencontrer une fois. J'habite en Suisse, je suis en vacances au Québec, il me reste une semaine avant de repartir».

«Tu n'as rien manqué»

Un rendez-vous est pris dès le lendemain dans un restaurant. Dyane raconte ce moment: «J'arrive là, je le vois rentrer, on s'est sauté dans les bras, on s'est assis et il s'est montré très ému tout au long du repas du midi. Il se tapait la poitrine, il disait: 'Je suis tellement heureux, je suis si heureux d'avoir une soeur, tellement heureux'».

André lui raconte alors qu'il n'a pas été élevé par Gilles, mais qu'il a été confié à ses grands-parents avant d'être placé dans un internat. Le souvenir qu'il a de leur père? Un homme froid, absent, qui ne montrait aucune marque d'affection. «Tu n'as rien manqué», lâche-t-il à Dyane. Elle confirme: «D'après ce que j'en ai appris, mon père, ce n'était pas quelqu'un de très bien».

Elle apprend aussi que Gilles a eu une autre fille, Nathalie, qu'il a reniée. Cette dernière est décédée jeune, des suites d'un cancer. Encore une soeur pour Dyane...

Durant la semaine de leurs retrouvailles, André et Dyane déjeunent chaque matin ensemble. Ces deux-là on des choses à se dire. Un jour, il lui amène quelques photos et, dans une enveloppe à part, une pipe. C'est celle de Gilles: il a fumé la pipe dès l'âge de 17 ans et jusqu'à sa mort. André l'offre à Dyane pour qu'elle emporte en Suisse ce souvenir de son père.

Gilles, avec sa fameuse pipe, le jour de son mariage avec Aline.
Gilles, avec sa fameuse pipe, le jour de son mariage avec Aline.
DR - Dyane Dufault

Dyane et André se sont à leur tour soumis à un test ADN, afin d'être sûrs qu'ils ont bien le même père. Ils attendent encore le résultat du test à l'heure où nous écrivons. Mais André est déjà convaincu, il la rassure: «Arrête, tu es ma sœur. Je t'écoute parler, je te regarde. Ton nez, ton visage, ton bas de visage, le menton: c'est le père tout craché».

Aline, une des dernières voix de la mémoire

Depuis que le secret a éclaté au grand jour, les langues semblent se délier à Granby. Dyane y retourne à l'hiver 2025 pour les fêtes de fin d'année. Le fils d'un des amis de l'époque de Jean et Gilles la contacte alors: il aimerait la voir. Lors de leur rencontre, cet ami lui dit qu'il a entendu parler de l'histoire de son père. Or, il se trouve qu'il vit... avec la nièce d'Aline, la femme de Gilles!

«C'est bizarre, mais on dirait le bas du visage de Gilles»

Ni une, ni deux, voilà Dyane embarquée dans une visite à «tante Aline», qu'elle ne connaît absolument pas, encouragée par ses amis, qui sont certains que cette dame sera ravie de la rencontrer.

Face à face sur le palier, la vieille femme dévisage Dyane. Quand sa nièce lui demande si elle ne trouve pas une ressemblance avec quelqu'un, Aline répond: «Je ne sais pas, c'est bizarre, mais on dirait le bas du visage de Gilles». Dyane éclate en sanglots: «Je suis la fille de Gilles». «Impossible», rétorque Aline: «on nous a dit qu'elle était morte à l 'âge de 5 ans».

Cette phrase donne à penser que même si tous nient au sein de sa famille, certains - et notamment Jean- devaient être au courant que Gilles Gazaille était bien le père de Dyane: «C'est terrible, il y a des mensonges partout», se désespère cette dernière.

Mais une fois la surprise passée, Aline lui ouvre grand sa porte et ses albums photo. «Elle voulait tout me donner, mais n'ai pris que quelques photos», sourit Dyane. Elle est heureuse d'avoir pu rencontrer «cette jolie petite madame soignée aux cheveux blancs», l'une des dernières voix de sa propre mémoire. 

Désormais, Dyane attend le résultat du test ADN pour être bien sûre qu'André est son frère: «Là, je pourrai avancer. Enfin...»

Mais elle se prépare aussi psychologiquement à l'éventualité que le test soit négatif: «J'ai eu tellement de mensonges dans ma vie que j'ai besoin de preuves», lâche-t-elle.

Si Dyane a accepté de témoigner pour blue News, c'est pour briser un tabou familial qui n'a que trop longtemps duré, pour se reconstruire et pour apporter du réconfort et de l'espoir à des gens qui vivraient le même type de situation: elle n'est sans doute pas la seule. «Et ce qui est sûr, c'est que ça me fait énormément de bien d'en parler: ça m'aide à me relever», conclut-elle.

*Nom connu de la rédaction

Si vous aussi vous avez appris un secret de famille et souhaitez le raconter: valerie.passello@blue.ch