La peur du «chaos» Au Chili comme ailleurs, le vent a tourné. Et cette fois, il souffle fort

Barman Nicolas

16.12.2025

Comme un courant souterrain devenu impossible à contenir, la droite dure progresse à travers l’Amérique latine. Dimanche, au Chili, ce mouvement a trouvé un nouveau point d’ancrage avec l’élection sans appel de José Antonio Kast.

Au Chili, Kast a bâti sa campagne sur la peur du « chaos », promettant une ligne dure contre les migrants. Un discours qui trouve un écho grandissant dans une Amérique latine traversée par l’angoisse et la colère.
Au Chili, Kast a bâti sa campagne sur la peur du « chaos », promettant une ligne dure contre les migrants. Un discours qui trouve un écho grandissant dans une Amérique latine traversée par l’angoisse et la colère.
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Nicolas Barman

Avec 58 % des voix, l’ultraconservateur José Antonio Kast s'est imposé largement au Chili. Plus qu’un changement de président, sa victoire confirme une lame de fond politique en Amérique latine, portée par la peur de l’insécurité, le rejet des élites et l’attrait pour des solutions radicales.

À 59 ans, l’homme incarne une rupture historique : jamais depuis la fin de la dictature d’Augusto Pinochet un dirigeant aussi ouvertement issu de l’extrême droite n’avait accédé au pouvoir à Santiago.

Face à la candidate de gauche Jeannette Jara, Kast l’a emporté largement, scellant l’échec du camp progressiste après quatre ans de présidence Boric. Un résultat qui résonne bien au-delà des Andes.

La peur du «chaos»

Du Pérou à l’Argentine, de l’Équateur au Salvador, le scénario se répète. Des électeurs lassés, désabusés, prêts à tenter des réponses musclées face à l’insécurité, à la criminalité et à l’immigration irrégulière. « La gauche n’a gagné aucune présidentielle cette année dans la région », résume l’analyste Guillaume Long pour l'AFP.

Pour beaucoup, l’idéologie passe au second plan: seule compte l’efficacité promise.

Au Chili, pourtant l’un des pays les plus sûrs du continent, Kast a bâti sa campagne sur la peur du « chaos », promettant un retour à l’ordre et une ligne dure contre les migrants. Un discours qui trouve un écho grandissant dans une Amérique latine traversée par l’angoisse et la colère.

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L’ombre de Bukele

Derrière Kast, une référence revient sans cesse : Nayib Bukele.

Le président salvadorien, adulé pour sa guerre totale contre les gangs malgré les critiques sur les droits humains, est devenu un modèle régional. Kast s’est rendu au Salvador, a visité la prison ultra-sécurisée Cecot, et revendique cette inspiration sans détour.

« Les électeurs veulent voir si des politiques plus radicales peuvent fonctionner », observe pour l'AFP, Michael Shifter, du think tank Inter-American Dialogue. Plus qu’un virage idéologique, c’est un rejet brutal de gouvernements jugés inefficaces.

«Du Nord au Sud, les vents de la mort déferlent»

À gauche, les réactions oscillent entre retenue et inquiétude. La présidente mexicaine Claudia Sheinbaum parle d’un « moment de réflexion » pour les forces progressistes du continent.

D’autres, comme le Colombien Gustavo Petro, alertent frontalement sur un « avancée du fascisme » et avertit que «du sud au nord, les vents de la mort déferlent.»

Au Brésil, Lula a plus modérément souhaité « plein de succès » au nouveau président, et appelle à ce que l'Amérique du Sud soit une « zone de paix ».

Car l’élection de Kast place désormais le Chili aux côtés de l’Argentine de Javier Milei dans le camp des droites radicales du Cône Sud. Un basculement symbolique dans une région longtemps considérée comme un laboratoire des expériences progressistes.

Le vent a tourné

Sur la scène internationale, Kast devrait toutefois avancer avec prudence. S’il affiche des affinités idéologiques avec Washington et Buenos Aires — sa première visite l’emmènera chez Javier Milei —, il ne devrait pas remettre en cause les liens économiques avec la Chine, essentiels pour les élites chiliennes.

Son agenda est ailleurs : sécurité, ordre, autorité. Reste à savoir si la promesse tiendra face à une réalité sociale complexe et à une mémoire encore vive de la dictature.

Une chose est sûre : au Chili comme ailleurs, le vent a tourné. Et cette fois, il souffle fort.