Violences en Irlande du Nord«Les gens nous regardent de travers, ils disent: 'Rentrez chez vous, bâtards'»
ATS
13.6.2025 - 09:02
Après trois nuits d'émeutes pendant lesquelles leurs fenêtres ont été brisées et leurs maisons incendiées, les habitants d'un quartier à forte population immigrée de Ballymena, en Irlande du Nord, sont terrifiés au point d'envisager de partir.
Un piéton passe devant un graffiti sur lequel on peut lire « Dehors les violeurs roms » après une deuxième nuit de manifestations anti-immigration à Ballymena, en Irlande du Nord, le 11 juin 2025.
AFP
Keystone-SDA
13.06.2025, 09:02
ATS
Aucun d'eux ne s'attendait à ce que la violence d'une foule en colère frappe aveuglément lundi soir chez eux à Clonavon Road, après un rassemblement de soutien à la victime d'une tentative de viol présumée. La plupart des habitants sont soit cloîtrés, soit partis jeudi. Et parmi les rares qui rasent les murs, très peu veulent parler par peur d'être reconnus.
«Les gens nous regardent de travers. Ils me disent: 'Fuck les Roumains', 'Rentrez chez vous, bâtards'», raconte à l'AFP Maria (prénom modifié), vendeuse de 38 ans. «Pourquoi nous attaquent-ils? Que faisons-nous de mal?», s'interroge cette Roumaine sur le pas de sa porte, les traits tirés.
«Une histoire de racisme»
Les violences ont éclaté après l'inculpation de deux adolescents pour la tentative de viol d'une jeune fille dans cette ville ouvrière de 31'000 habitants, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Belfast.
La police n'a pas communiqué sur l'origine des jeunes. Mais les médias ont rapporté qu'ils avaient eu recours à un interprète roumain au tribunal, suscitant cette colère visant notamment les immigrés d'Europe de l'Est.
«Dehors les violeurs Roms», peut-on lire sur des murs de la ville. «Ce n'est pas à propos de cette fille. C'est une histoire de racisme», juge Maria, qui dort chez des amis avec son mari depuis lundi soir.
Même nettoyée, la rue porte les stigmates des affrontements entre les forces de l'ordre et les émeutiers, parfois très jeunes et souvent masqués, qui ont jeté sur elles cocktails Molotov et autres projectiles.
Certains ressortissants étrangers ont dû se cacher dans des greniers ou des penderies, a indiqué la police nord-irlandaise, qui a dénoncé une violence «raciste» dans cette ville et quelques autres d'Irlande du Nord. A ce stade, quatre personnes dont deux mineurs ont été inculpées, quinze ont été arrêtées et une quarantaine de policiers ont été blessés.
Drapeaux aux fenêtres
Sur Clonavon Road, des drapeaux britanniques, nord-irlandais ou à l'effigie du roi Charles III ont fait leur apparition aux fenêtres. Il s'agit de se protéger, en montrant «que nous ne sommes pas contre» les manifestants, souligne Blanka Harnagea, 38 ans, arrivée de République tchèque il y a cinq ans.
Dans l'espoir d'être épargnés, certains ont placardé des affiches jaunes «Des locaux vivent ici», «Des Philippins vivent ici» ou encore «Foyer britannique».
«Ce n'est pas normal de devoir faire cela», dit Blanka, l'air épuisé, dont la fille Valentina, 12 ans, traduit les propos. «Nous sommes inquiets, car des gens disent qu'ils continueront tant que tous ceux qui ne viennent pas d'Irlande ne seront pas partis», ajoute cette mère de cinq enfants qui pense à quitter le quartier.
Selon un récent rapport de l'assemblée locale d'Irlande du Nord, 3,4% de la population de cette province britannique est issue d'une minorité ethnique, bien moins qu'en Angleterre ou au Pays de Galles.
Loyalistes et protestants
«La plupart des personnes impliquées dans les émeutes, dont beaucoup d'adolescents, sont issues d'une communauté ouvrière loyaliste», attachée au maintien dans le Royaume-Uni et à majorité protestante, explique à l'AFP Alex Kane, éditorialiste d'Irish News.
Cette population, autrefois dominante, s'est, selon lui, sentie «délaissée» lors du processus de paix qui a mis fin à 30 ans de conflit avec les partisans de l'unification irlandaise, surtout catholiques. Et la lutte contre l'immigration s'est imposée comme un élément de défense de leur identité britannique.
«Il y avait des tensions sous la surface qui n'ont pas été prises en charge», estime Paul, un quinquagénaire de Ballymena qui ne veut pas donner son nom.
La province avait été secouée l'été dernier, comme ailleurs au Royaume-Uni, par des émeutes anti-immigration, déclenchées par le meurtre de trois fillettes en Angleterre après la diffusion de fausses rumeurs sur l'origine de l'assaillant.
Certains habitants de Clonavon Road «sont déjà rentrés» dans leurs pays d'origine, assure Maria, dont le mari a amené dans la précipitation plusieurs familles à l'aéroport. «Mais je ne veux pas fuir, car je n'ai rien fait de mal [...] Et quand on me dit: 'Rentre chez toi', je réponds: 'C'est ici chez moi'», dit-elle, le regard embué.