Un chercheur met en garde Entre les démocraties européennes et la dictature russe, un conflit est inévitable

Gregoire Galley

8.5.2026

Dans son livre (Penser comme Poutine. Une menace pour nos démocraties, Paris, Éditions du Cerf, 2026) paru en janvier dernier, l’anthropologue Wiktor Stoczkowski* décrypte la façon de penser des individus qui s’expriment comme Vladimir Poutine. Pour blue News, celui qui est également directeur d’études à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) de Paris est revenu sur son ouvrage.

Pour Vladimir Poutine, les démocraties européennes sont décadentes.
Pour Vladimir Poutine, les démocraties européennes sont décadentes.
IMAGO/SNA

Gregoire Galley

Comment a germé l’idée d’analyser la pensée de ceux qui «parlent comme Vladimir Poutine» ?

«Le projet de mon enquête est né au lendemain de l’invasion russe de l’Ukraine. Les médias ont aussitôt sollicité des «experts» pour expliquer cette guerre. Certains ont alors soutenu que la responsabilité du conflit n’incombait pas aux Russes, mais aux Occidentaux : une hostilité occidentale envers la Russie aurait transformé un Poutine pacifiste et démocrate en dictateur belliqueux ; l’extension de l’OTAN vers l’Est aurait menacé la sécurité de la Russie. Ainsi, en envahissant l’Ukraine, la Russie n’aurait fait que se défendre contre une intrusion illégitime dans sa sphère d’influence.»

«Cette explication, comme je le montre dans mon livre, repose sur des contre-vérités et des paralogismes. Très éloignée des faits établis, elle se rapproche en revanche des thèses de la propagande poutinienne.»

«J’ai voulu comprendre pourquoi certains de nos concitoyens, pourtant instruits, en viennent à reprendre à leur compte les thèses mensongères de la dictature russe dont l’objectif est d’accabler l’Occident afin de dédouaner Poutine de la guerre d’invasion qu’il a déclenchée.»

Au début de votre ouvrage, vous écrivez que «Poutine n’a pas besoin de nous envahir pour nous asservir». Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

«Le régime poutinien n’a ni la volonté ni les moyens d’envahir l’ensemble des pays démocratiques d’Europe. Sa stratégie est autre. Il cherche à affaiblir nos démocraties, à corrompre nos élites, à briser la solidarité de l’Union européenne, à rendre nos pays économiquement dépendants de la Russie, utilisant la fourniture d’hydrocarbures comme levier de pression politique.»

«Pour atteindre ces objectifs, la propagande poutinienne s’efforce de nous imposer une vision du monde qui présente nos démocraties comme perverties et décadentes, nos élites comme cyniques et corruptibles, nos sociétés comme irrémédiablement déchirées par des conflits, nos économies comme condamnées à rester dépendantes des ressources naturelles russes. Cette offensive idéologique produit déjà des effets politiques et économiques tangibles.»

«Sa finalité est double. D’une part, il s’agit de rendre les Européens incapables de s’opposer à l’expansion russe, aujourd’hui en Ukraine, demain dans d’autres pays que la Russie ambitionne de soumettre. D’autre part, Poutine cherche à convaincre les élites russes, souvent fascinées par le mode de vie occidental, que les démocraties européennes sont dégénérées, à tous égards inférieures à l’autocratie russe. L’intention est de présenter la dictature de type poutinien comme le seul régime possible et souhaitable pour la Russie. En adoptant les thèses de la propagande poutinienne, les Russes comme les Européens doivent se sentir résignés et impuissants face aux dictats du Kremlin.»

Quels sont les arguments de ceux qui adhèrent aux thèses de la propagande poutinienne ?

«L’un des symptômes de l’intoxication par la propagande russe est la conviction que les Occidentaux sont responsables de tous les maux qui affectent le monde, tandis que les pays dits «émergents», dont la Russie, n’en seraient que des victimes innocentes. Cette conviction s’inscrit dans une vision du monde que j’analyse en détail dans le livre. Qu’il suffise de dire qu’elle conduit à une conclusion centrale : les démocraties libérales seraient moribondes.»

«Prétendument viciées et déliquescentes, elles auraient trahi les valeurs qui assuraient autrefois la cohésion de leurs sociétés. À la veille de l’effondrement supposé de leur régime politique, les peuples européens ne pourraient trouver leur salut que dans une alliance avec la dictature russe, laquelle prétend préserver les «valeurs traditionnelles». Une telle alliance promise présente toutefois tous les traits d’un assujettissement.»

«Nombre des partis propoutiniens progressent dans les sondages»

Wiktor Stoczkowski

Anthropologue et directeur d’études à l’EHESS

Les soutiens du maître du Kremlin ont-ils le vent en poupe en Europe ?

«Le récent revers électoral de Viktor Orbán, allié de longue date de Poutine, pourrait laisser croire à un recul du propoutinisme en Europe. Il n’en est rien. Le régime poutinien dispose d’autres soutiens politiques sur le continent, sans même évoquer les États-Unis, dont le président actuel manifeste une proximité idéologique avec le pouvoir russe et sert, de fait, les intérêts de Poutine.»

«Parmi ces soutiens figurent notamment le Rassemblement national et La France insoumise en France, Alternative für Deutschland et Die Linke en Allemagne, Forza Italia et la Lega en Italie, Reform UK au Royaume-Uni, SMER–social-démocratie actuellement au pouvoir en Slovaquie, le Freiheitliche Partei Österreichs en Autriche, Ataka et Revival en Bulgarie, Chrysí Avgí (Aube dorée) en Grèce, ainsi que Konfederacja en Pologne.»

«Nombre des partis propoutiniens progressent dans les sondages. En France, par exemple, l’arrivée d’un candidat du Rassemblement national à la présidence de la République aux élections de l’année prochaine paraît fort probable. Il est à craindre qu’à court ou moyen terme, des forces propoutiniennes n’accèdent au pouvoir en Europe, suivant le chemin tracé par Donald Trump.»

Pour conclure, comment se protéger de cette propagande russe ?

«Il faut d’abord prendre conscience du caractère inévitable du conflit entre les démocraties européennes et la dictature russe. On cherche à nous rassurer en affirmant que les chars de Poutine sont encore loin de nos frontières. On oublie que les idées de Poutine ont déjà franchi nos frontières. Le principal vecteur de l’influence russe n’est pas militaire : il est idéologique. Il passe par la propagande, par la diffusion d’une vision du monde qui s’infiltre dans nos débats publics et y sème le doute.»

«Les démocraties européennes ne se sont pas seulement désarmées sur le plan militaire : elles se sont aussi désarmées intellectuellement. La guerre contre la démocratie ne commence pas sur un champ de bataille ; elle commence dans nos esprits, c’est donc dans nos esprits qu’il faut d’abord ériger les défenses de la démocratie.»

*Paru en février dernier, le nouveau livre de Wiktor Stoczkowski s’intitule Délivre-nous de la Modernité. Enigme Bruno Latour, Genève, Labor et Fides, 2026.


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