Un «choc absolu» Kim Jong Un craint de subir le même sort que Maduro

Basile Mermoud

28.1.2026

Un président hostile à Washington capturé dans son propre pays: la chute de Nicolas Maduro a de quoi donner des sueurs froides au dirigeant nord-coréen Kim Jong Un et à le pousser à revoir sa sécurité, affirme un ex-diplomate de Pyongyang dans un entretien à l'AFP.

A Pyongyang, le scénario cauchemar d'un changement forcé de régime a gagné en crédibilité après l'opération américaine au Venezuela (archives). 
A Pyongyang, le scénario cauchemar d'un changement forcé de régime a gagné en crédibilité après l'opération américaine au Venezuela (archives). 
KEYSTONE

Agence France-Presse

Un peu plus de deux ans après sa défection, Lee Il-kyu, conseiller politique de la Corée du Nord à Cuba de 2019 à 2023, livre ses observations sur les deux côtés de la frontière coréenne, de la résilience démocratique du Sud à la hantise d'un renversement au Nord.

A Pyongyang, le scénario cauchemar d'un changement forcé de régime a gagné en crédibilité après l'opération américaine au Venezuela.

«Kim a dû sentir que cette soi-disant opération décapitation était en fait possible», estime Lee Il-kyu. Face à ce «choc absolu», avance-t-il, son ancien patron, va «remanier l'intégralité du système concernant sa sécurité et les contre-mesures en cas d'attaque contre lui».

A Cuba, allié du Venezuela, l'ex-diplomate défendait les intérêts de Pyongyang en Amérique latine, jouant notamment un rôle-clé dans les négociations pour faire relâcher un navire nord-coréen saisi au Panama en 2013. Il avait alors été félicité par Kim Jong Un en personne.

L'une de ses dernières missions fut de tenter d'empêcher La Havane d'établir des relations avec la Corée du Sud. En vain. Déjà profondément frustré par le système nord-coréen, et alors qu'il refuse de verser des pots-de-vin, des portes se ferment à lui. C'en est trop.

Il fait défection en Corée du Sud en novembre 2023, devenant alors l'un des plus hauts diplomates de Pyongyang à abandonner son pays depuis des années.

Mieux «morts que vivants»

Il passe tout près d'être renvoyé chez lui, avec la quasi-promesse d'y être exécuté. Sur son chemin de transfuge, il se retrouve bloqué avec son épouse et leur fille dans un aéroport d'Amérique centrale, ne souhaitant pas préciser où exactement.

Si M. Lee énonce clairement son intention de quitter le Nord et les risques encourus, les responsables de l'aéroport lui répondent qu'il doit prendre un vol pour le Venezuela, d'où il aurait certainement été redirigé vers Cuba. Les autorités de La Havane auraient ensuite été tenues de le remettre à la Corée du Nord.

«Je me suis désespérément débattu physiquement pour essayer de sauver ma famille. Mais ça ne fonctionnait pas», se remémore-t-il. M. Lee et les siens sont finalement tirés d'affaire quand un diplomate de Séoul apparaît, annonçant qu'ils sont désormais sous la protection de la Corée du Sud, dont la Constitution reconnaît aussi les Nord-Coréens comme des citoyens à part entière.

«En y repensant, ce fut un moment qui a démontré la force nationale de la Corée du Sud», salue M. Lee. L'ancien diplomate exhorte aujourd'hui Séoul à faire de même avec deux soldats nord-coréens prisonniers de guerre en Ukraine. Pyongyang a déployé des milliers de militaires en soutien des forces russes.

Les deux militaires ont récemment écrit une lettre exprimant leur volonté de faire défection au Sud. Ce qui, selon Lee Il-kyu, serait perçu comme un «acte de trahison absolu» à Pyongyang.

Leur situation et l'état d'avancement d'un éventuel transfert au Sud ne sont pas clairs, Séoul indiquant être en discussions avec Kiev.

«En aucun cas ils ne doivent être renvoyés au Nord», s'alarme M. Lee. «S'ils étaient rapatriés, il vaudrait mieux qu'ils le soient morts que vivants. Vivre serait un supplice pour eux», assure-t-il, appelant la communauté internationale et les groupes de défense des droits humains à apporter leur aide.

Pouvoir «déifié»

Depuis qu'il s'est installé en Corée du Sud, M. Lee, 53 ans, est devenu un commentateur de premier plan de la situation dans son pays d'origine. Il signe régulièrement des chroniques dans le Chosun Ilbo, le principal journal sud-coréen et a publié des mémoires en japonais intitulés «Le Kim Jong Un que j'ai vu».

Il a assisté à l'une des périodes politiques les plus tendues de ces dernières années en Corée du Sud, avec la tout aussi soudaine que brève loi martiale déclarée en décembre 2024 par l'ex-président Yoon Suk Yeol.

Destitué, l'ancien dirigeant conservateur, qui avait justifié son coup de force par des menaces nord-coréennes notamment, a été remplacé en juin 2025 par Lee Jae Myung, favorable à un apaisement avec Pyongyang.

Ces troubles ont encore renforcé l'attachement de Lee Il-kyu à la démocratie. «La Corée du Sud a passé des mois sans président», et pourtant «le système a très bien fonctionné», félicite-t-il, jugeant un tel scénario impensable de l'autre côté de la frontière.

«Le Nord a complètement déifié le pouvoir», rappelle M. Lee. «Il ne peut pas donner à son peuple l'impression que son soi-disant chef suprême pourrait être renversé par la volonté populaire».