Putsch en Birmanie

L'armée prend le pouvoir et arrête Aung San Suu Kyi

ATS

1.2.2021 - 06:18

L'armée birmane a organisé un coup d'État lundi et a arrêté la cheffe de facto du gouvernement civil Aung San Suu Kyi, ainsi que plusieurs responsables de son parti. Elle a proclamé l'état d'urgence pour un an et placé ses généraux aux principaux postes.

Cette décision est nécessaire pour préserver la «stabilité» de l'État, ont annoncé les militaires sur leur TV. Ils accusent la commission électorale de ne pas avoir remédié aux «énormes irrégularités» qui ont eu lieu, selon eux, lors des législatives de novembre, remportées massivement par le parti d'Aung San Suu Kyi, la ligue nationale pour la démocratie (LND), au pouvoir depuis les élections de 2015.

Selon un communiqué de l'armée, Min Aung Hlaing concentre désormais les pouvoirs «législatif, administratif et judiciaire», tandis qu'un autre général, Myint Swe, a été désigné président par intérim, un poste largement honorifique.

L'armée s'est emparée de l'hôtel de ville de Rangoun, la capitale économique du pays, a constaté un journaliste de l'AFP. Quelques heures plus tôt, Aung San Suu Kyi et le président birman, Win Myint, ont été arrêtés.

«Nous avons entendu dire qu'ils étaient détenus à Naypyidaw», la capitale du pays, a précisé le porte-parole de la LND. Plusieurs autres responsables ont aussi été interpellés, selon lui.

«N'acceptez pas ce putsch militaire»

La dirigeante birmane Aung San Suu Kyi a exhorté la population à «ne pas accepter» ce putsch militaire, d'après une lettre diffusée sur les réseaux sociaux par son parti.

Alors que les rumeurs de coup d'Etat se renforçaient dans le pays ces derniers jours, la cheffe de facto du gouvernement civil «a laissé ce message au peuple», a expliqué sur Facebook Win Htein, le président de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie. 

Promesse d'élections dans un an

Pour l'heure, l'armée birmane a proclamé l'état d'urgence pour et placé ses généraux aux principaux postes. Mais elle a promis lundi de nouvelles élections une fois que l'année d'état d'urgence serait écoulée.

«Nous mettrons en place une véritable démocratie multipartite», ont déclaré les militaires dans un communiqué publié sur leur page Facebook, ajoutant que le pouvoir sera transféré après «la tenue d'élections générales libres et équitables». La cheffe de facto du gouvernement civil Aung San Suu Kyi a été arrêté lundi à l'aube lors de ce putsch militaire.

Le monde réagit

Depuis l'annonce du coup d'Etat et de l'arrestation de la dirigeante birmane, les réactions affluent de partout. L'Union européenne, par exemple, «condamne fermement» les agissements de l'armée.

La Suisse, elle, a appelé lundi l'armée birmane à libérer tous les responsables du gouvernement et des leaders de la société civile, après le coup d'Etat militaire. Elle lui demande «d'annuler ses actions immédiatement».

Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) «soutient les aspirations du peuple du Myanmar à la démocratie, à la liberté, à la paix et au développement», ont indiqué les services d'Ignazio Cassis à Keystone-ATS.

Paris, Londres, Tokyo en appellent tous à la libération d'Aung San Suu Kyi et au rétablissement pacifique de l'Assemblée nationale. «Nous espérons que toutes les parties prenantes en Birmanie vont régler leurs différends dans le cadre de la constitution et des lois afin de maintenir la stabilité politique et sociale», a déclaré Wang Wenbin, un porte-parole de la diplomatie chinoise. Boris Johnson, quant à lui, estime: «Le vote de la population doit être respecté et les dirigeants civils doivent être libérés».

Washington menace

L'accès à Internet et les télécommunications étaient gravement perturbées dans le pays, a relevé l'ONG spécialisée Netblocks. L'accès à l'aéroport international de Rangoun était également bloqué, a constaté l'AFP.

L'ONU, les États-Unis et l'Australie ont immédiatement condamné les arrestations. Ils ont appelé à leur libération immédiate et au rétablissement de la démocratie.

Avec «la déclaration du transfert de tous les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires aux militaires», «ces développements portent un coup dur aux réformes démocratiques en Birmanie», a indiqué le secrétaire général de l'ONU, António Guterres dans un communiqué. Le Conseil de sécurité doit se réunir dans les prochains jours pour aborder le sujet.

Les États-Unis ont pour leur part menacé de prendre «des mesures contre les responsables», a averti la porte-parole de la Maison-Blanche, Jen Psaki, dans un communiqué.

Ce coup d'Etat intervient alors que le Parlement issu des dernières législatives devait entamer sa première session ce lundi. La Birmanie est sortie il y a tout juste 10 ans d'un régime militaire au pouvoir pendant presque un demi-siècle. Les deux derniers coups d'Etat depuis l'indépendance du pays en 1948, remontent à 1962 et 1988.

Fraudes par «millions»

Les militaires dénonçaient depuis plusieurs semaines plus d'une dizaine de millions de cas de fraudes lors des législatives de novembre. Ils exigeaient que la commission électorale, dirigée par le gouvernement, publie la liste des électeurs à des fins de vérification, ce que la commission n'a pas fait.

Les craintes d'une action des militaires s'étaient renforcées, quand le chef de l'armée, le général Min Aung Hlaing – sans doute l'homme le plus puissant du pays – avait déclaré que la constitution pouvait être «révoquée» dans certaines circonstances.

Le parti d'Aung San Suu Kyi, très critiquée à l'international pour sa gestion de la crise des musulmans rohingyas (des centaines de milliers d'entre eux ont fui en 2017 les exactions de l'armée et se sont réfugiés au Bangladesh voisin), mais toujours adulée par une majorité de la population, avait remporté une victoire écrasante en novembre. Il s'agissait des deuxièmes élections générales depuis 2011, année de la dissolution de la junte.

«Relation compliquée»

En 2015, la LND avait obtenu une large majorité. Mais elle avait été contrainte à un délicat partage du pouvoir avec l'armée qui contrôle trois ministères clés, l'intérieur, la défense et les frontières.

«La relation entre le gouvernement et les militaires était compliquée», a déclaré à l'AFP Hervé Lemahieu, spécialiste auprès de l'institut Lowy en Australie. «Ce régime hybride, pas tout à fait autocratique ni tout à fait démocratique, s'est effondré sous le poids de ses propres contradictions».

Longtemps exilée en Angleterre, Aung San Suu Kyi, aujourd'hui âgée de 75 ans, est rentrée en Birmanie en 1988, devenant la figure de l'opposition face à la dictature militaire. Elle a passé 20 ans en résidence surveillée avant d'être libérée par l'armée en 2010.

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