Analyse de son discoursLa charge de Trump contre la Suisse décortiquée
Barman Nicolas
23.1.2026
Donald Trump a utilisé son discours au WEF pour lancer une attaque tous azimuts contre la Suisse – en s’appuyant sur des chiffres faux et des hypothèses discutables. Plutôt qu’une analyse économique sobre, c’est surtout une rancœur personnelle qui a dominé.
Le président américain avait relaté les négociations des derniers mois avec Berne, ironisant sur l'ancienne présidente de la Confédération Karin Keller-Sutter, alors qu'un accord sur les taxes doit encore être adopté avec Washington.
KEYSTONE
Petar Marjanović
23.01.2026, 14:10
Barman Nicolas
S’il fallait résumer le discours du président américain au WEF, les experts en rhétorique utiliseraient avant tout un mot : « The Weave ». C’est ainsi que Donald Trump, 79 ans, désigne le moment où il s’écarte de son texte et se perd, sur scène, dans un enchevêtrement incohérent de thèmes.
Trump a lui-même popularisé ce terme en 2024, lorsque le public a commencé à remarquer de plus en plus nettement les discours sinueux du président américain. Le mot « sinueux » vient du comportement des rivières et des fleuves : ils serpentent à travers les paysages et peuvent en modifier profondément la structure.
À l’époque, Trump expliquait – en partie traduit – : « Je fais du Weave. Vous savez ce que c’est, le Weave ? Je parle d’environ neuf choses différentes qui, au final, s’assemblent toutes de manière brillante. Et des amis à moi, professeurs d’anglais, me disent ensuite : «C’est la chose la plus brillante que j’aie jamais vue.» »
Le problème, notamment pour un public étranger : lorsqu’un tel discours est traduit dans une autre langue que celle de Trump, le bafouillage paraît encore plus absurde. Cela devient particulièrement évident dans le passage du discours consacré à la Suisse.
blue News a traduit aussi fidèlement que possible ces cinq minutes à partir de la transcription officielle du Forum économique mondial, et y ajoute des éléments de contexte.
Trump sur les droits de douane sur les montres suisses
« Vous savez, la baisse des taux d’intérêt – nous devrions payer un taux bien plus bas que celui que nous payons actuellement. Nous le devrions. Nous devrions avoir le taux le plus bas de tous les pays du monde, parce que sans les États-Unis, il n’y a pas de pays.
J’ai eu un cas avec la Suisse. Et par hasard, nous sommes en Suisse.
Je vais peut-être vous raconter une petite histoire… Ils ne payaient rien. Ils fabriquent de belles montres, de superbes montres, Rolex, toutes les autres. Ils ne payaient rien aux États-Unis lorsqu’ils livraient leurs produits. Et nous avions un déficit de 41 milliards de dollars, 41 milliards avec ce bel endroit – je l’ai survolé, n’est-ce pas magnifique ? »
Trump affirmait donc que, avant lui, les États-Unis ne prélevaient ni taxes ni droits de douane sur l’importation de montres suisses. Sur le fond, cette affirmation est fausse. Certes, l’État américain n’appliquait pas de droits de douane forfaitaires sur les montres de luxe en provenance de Suisse. Mais la législation en vigueur prévoyait bel et bien des taxes à l’importation.
Un échange de courriers datant de 2015 entre un importateur et les douanes américaines en apporte la preuve. L’importateur souhaitait savoir quels frais s’appliquaient à l’importation d’une montre Richard Mille, modèle RM011 AH RG/811. La réponse des autorités douanières américaines était la suivante : – pour le mouvement, un montant forfaitaire de 1,53 dollar – une contribution symbolique, que la montre coûte 50 000 ou 250 000 francs ; – pour le boîtier, un droit de douane de 4,2 % ; – pour le bracelet, entre 2 et 9,8 %.
Ces règles ne relèvent pas d’une décision suisse, mais bien de la politique américaine. Depuis la crise du quartz dans les années 1970, il n’existe pratiquement plus de grandes entreprises horlogères aux États-Unis qui devraient être protégées par une politique douanière.
À cela s’ajoute un autre point : en évoquant un déficit de 41 milliards de dollars, Trump a totalement ignoré le commerce des services. Il ne prenait en compte que les échanges de marchandises. Or, en 2024, la Suisse a importé pour environ 49 milliards de dollars de services – notamment dans le domaine très lucratif de la propriété intellectuelle, comme les logiciels.
Trump sur la Suisse qui réussit
« Alors j’ai dit : «Mettons un droit de douane de 30 % pour récupérer une partie de l’argent.» Pas tout, pas du tout. Nous avons toujours un déficit, un gros déficit. Nous avons 40, 41 milliards. C’est un gros déficit.
Et j’ai dit : «Mettons un droit de douane.» Des droits différents, à différents endroits. Vous êtes tous concernés, dans certains cas victimes. Mais au final, c’est une chose juste, et la plupart d’entre vous le comprennent.
Mais nous avons imposé un droit de douane de 30 % à la Suisse, et là, l’enfer s’est déchaîné.
Ils ont appelé, vous ne pouvez pas imaginer. Et je connais tellement de gens en Suisse – un endroit incroyable, absolument brillant. Mais je n’avais pas réalisé qu’ils ne réussissaient que grâce à nous. Et il y a tellement d’autres exemples : la plus grande partie de l’argent qu’ils gagnent, c’est grâce à nous, parce que nous ne leur avons jamais rien facturé. »
C’est ici que se trouve l’attaque la plus absurde : Trump suggère que la Suisse ne serait pas prospère sans les États-Unis. Certes, la Suisse exporte beaucoup vers les USA, mais dans l’ensemble, le marché américain est secondaire pour elle. La Confédération exporte et importe nettement plus avec l’Union européenne qu’avec les États-Unis.
Même les exportations américaines vers la Suisse profitent peu à l’État helvétique. De plus, la Suisse a supprimé unilatéralement tous les droits de douane industriels en 2024 afin de soulager l’économie et les consommateurs.
À cela s’ajoute un fait souvent ignoré : la Suisse a été extrêmement performante dans le développement d’innovations, tandis que les États-Unis ont été plus forts dans leur exploitation économique.
Exemple emblématique : Internet. Le physicien britannique Tim Berners-Lee a inventé le World Wide Web à Genève, au CERN, afin de faciliter l’échange de données entre chercheurs. Il a renoncé à tout brevet, permettant ainsi l’explosion du numérique et des profits colossaux pour des entreprises américaines comme Google, Amazon ou Facebook. La Suisse – et le CERN – ont posé les bases, sans jamais exiger la moindre contrepartie.
Même constat dans l’informatique : Logitech était à l’origine une entreprise suisse et a développé la souris d’ordinateur. Elle a rendu l’utilisation de l’ordinateur intuitive et a posé un jalon essentiel du succès de Microsoft et d’Apple. L’assistant vocal Siri d’Apple trouve lui aussi ses origines en Suisse : Didier Guzzoni a développé cette interface homme-machine, publiée en février 2010 sur l’App Store, avant de vendre la technologie deux mois plus tard à Apple. Elle a ensuite été reprise par Google et Microsoft et fait aujourd’hui partie intégrante de ChatGPT et de systèmes similaires.
Trump à propos de la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter
« Puis, je crois que la Première ministre – je ne crois pas que ce soit la présidente, je crois que c’était la Première ministre – a appelé. Une femme, et elle était très répétitive. Elle disait : «Non, non, non, vous ne pouvez pas faire ça. 30 %, vous ne pouvez pas faire ça. Nous sommes un tout petit pays.»
Je lui ai dit : «Oui, mais vous avez un très, très grand déficit. Vous êtes peut-être petits, mais vous avez un déficit plus grand que celui de grands pays.»
Elle disait : «Non, non, non, s’il vous plaît. Vous ne pouvez pas faire ça.» Elle répétait toujours la même chose : «Nous sommes un petit pays.»
Je lui ai dit : «Mais vous êtes un grand pays en termes de…» Et honnêtement, elle m’a pris de la mauvaise manière. Alors j’ai dit : «Très bien, merci Madame, j’apprécie. Ne faites pas ça. Merci, Madame.» »
On ignore comment cet entretien téléphonique s’est réellement déroulé. Trump se souvenait au moins que Karin Keller-Sutter était une femme et la considérait comme une sorte de Première ministre. On peut lui accorder que le système politique suisse est particulier : formellement, le Conseil fédéral dans son ensemble fait office de chef d’État, tandis que la présidente de la Confédération – comme Keller-Sutter l’an dernier – n’exerce qu’un rôle essentiellement représentatif.
Son porte-parole, Pascal Hollenstein, a déclaré brièvement au Blick : « Nous partons du principe que la population suisse saura replacer cela dans son contexte. »
Trump à propos des pays sur lesquels il a jeté son dévolu
« Je suis monté à 39 %, et là, l’enfer a vraiment éclaté. J’ai reçu des visites de tout le monde. Rolex est venu me voir, ils sont tous venus me voir.
Mais j’ai réalisé, et j’ai réduit les droits, parce que je ne veux pas nuire aux gens. Je ne veux pas leur faire de mal. Nous avons donc réduit à un niveau plus bas. Cela ne veut pas dire que ça ne remontera pas, mais nous avons baissé le niveau. Et maintenant, ils paient des droits de douane.
Mais j’ai réalisé que nous avons beaucoup d’endroits comme celui-ci, où ils font fortune grâce aux États-Unis. Sans les États-Unis, ils ne gagneraient rien. Rappelez-vous-en. La Suisse a gagné 41 milliards de dollars grâce à nous. Et comme elle l’a dit : c’est un petit endroit.
Et j’ai réalisé cela pendant cette conversation, je ne sais pas, parce qu’elle était si agressive. J’ai compris que les États-Unis maintiennent le monde entier à flot. Beaucoup d’endroits… je pourrais vous en citer six ou sept, rien que parmi les gens de cette petite région. Je les connais tous. Ils regardent vers le bas, ils ne veulent pas me regarder, ils ne veulent pas me regarder dans les yeux. Mais ils profitent tous des États-Unis. Tout le monde a profité des États-Unis. »
À ce stade – et dans les paragraphes suivants – il apparaît clairement que Trump s’est focalisé sur la Suisse et d’autres pays en raison de calculs erronés de la balance commerciale. Il prend toute contradiction comme une attaque personnelle et se présente comme un patron à l’ancienne, qu’on n’a pas le droit de contester.
Cette attitude n’a pas seulement choqué le ministre suisse des Affaires étrangères Ignazio Cassis : « C’était inacceptable d’être traité de cette manière. »
Un sentiment partagé par d’autres pays qui, après les attentats du 11 septembre 2001, ont envoyé leurs soldats au Moyen-Orient sur la base de l’article 5 de l’Otan, selon lequel une attaque contre un membre est une attaque contre tous. Royaume-Uni, Canada, Allemagne, France, Italie, Danemark ou Pays-Bas ont perdu des centaines de citoyens dans les guerres en Afghanistan et en Irak. Pour Trump, cela n’a aucune importance : « Nous n’avons rien obtenu de l’Otan. »
Il a répété cette position après sa tirade contre la Suisse.
« Mais j’ai été très juste, je leur ai donné un droit de douane, et c’était bien. Mais j’ai réalisé que sans nous, il n’y a plus de Suisse. Sans nous, il n’y a aucun des pays représentés ici.
Nous voulons travailler avec les pays. Nous ne voulons pas les détruire. J’aurais pu dire 39 ou 40 %, j’aurais pu dire : «Je veux un droit de douane de 70 %», et nous aurions gagné de l’argent avec la Suisse. Mais la Suisse aurait probablement été détruite, financièrement détruite. Je ne veux pas faire ça.
Mais nous devrions avoir le taux d’intérêt le plus bas de tous. J’espère que Scott m’entend, parce que nous devrions avoir le taux le plus bas de tous. Sans nous, la plupart des pays ne fonctionneraient même pas.
Et puis il y a le facteur protection. Sans notre armée, de loin la plus grande du monde, il y aurait des menaces que vous n’imaginez même pas. Et si vous n’avez pas ces menaces, c’est grâce à nous, et c’est grâce à l’Otan. »
"La Suisse est superbe grâce à nous !" : Donald Trump revient sur les droits de douane
À Davos, Donald Trump a affirmé avoir renoncé à taxer la Suisse à 70% pour ne pas la « détruire ». Ironisant sur l'ex-présidente Karin Keller-Sutter, il a rappelé qu'un accord fiscal avec Washington reste à finaliser après des mois de négociations.