«Vziou, vziou, vziou» La guerre «à l'oreille», leçon de survie dans le Donbass ukrainien

ATS

3.5.2022 - 15:54

Faire silence à tout moment et tendre l'oreille: pour les habitants du Donbass ukrainien et les soldats montés au front, la guerre s'entend plus qu'elle ne se voit. Et tous ont appris à l'écouter, pour survivre.

Les habitants du Donbass ukrainien et les soldats montés au front, la guerre s'entend plus qu'elle ne se voit.
Les habitants du Donbass ukrainien et les soldats montés au front, la guerre s'entend plus qu'elle ne se voit.
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ATS

3.5.2022 - 15:54

«Ca commence par un sifflement et puis tout tremble. C'est la grêle d'obus. Vous entendez? Là, c'est des obus très lourds», dit Lioudmyla, 58 ans, une aide-soignante venue acheter de dernières provisions dans une épicerie sur la route de Lyman, ville en pleine bataille entre forces russes et ukrainiennes.

«Une éternité que nous entendons ce bruit. Mais je ne saurais pas dire si c'est des tirs 'plus' ou 'minus', je ne suis pas très éduquée, je laisse ça aux gars (aux soldats)», ajoute Lioudmyla avant de repartir à vélo.

Depuis le début du conflit séparatiste en 2014, c'est la question qui revient à chaque grondement de canon: est-ce un tir «plus» – donc sortant – ou «minus» – entrant?

Dans sa tranchée de Barvinkove, sur la ligne de front depuis un mois, le soldat Denis, 22 ans, est devenu expert.

«Quand c'est un tir d'obus à nous (un «plus"), on le sait car comme ça vient de plus près, le son est encore plus fort: c'est d'abord un sifflement 'fiou, fiou, fiou'», mime le jeune soldat, «puis une explosion 'boum, boum, boum': un par tir et on peut compter».

'Vziou, vziou, vziou'

«Quand c'est un tir d'obus sur nous (un minus), le son est haut, fort et net, ça fait juste 'Pououm'», poursuit Denis.

La bataille du Donbass est d'abord un duel d'artillerie. Et l'obus, ce boulet moderne projeté par un canon sur plusieurs dizaines de kilomètres produit un son spécifique: d'abord une détonation, sourde, puis une vibration qui se ressent dans le corps, un bruit de chuintement qui vient du ciel et au sol le fracas de l'explosion.

L'autre son de cette guerre, l'un des plus redoutés, est celui des «Grad» ou des «Ouragans», ces roquettes russes qui se lancent par dizaines depuis un camion et s'abattent en pluie mortelle sur les villages et positions ukrainiennes.

«Les Grad, ça fait 'Vziou, vziou, vziou'», mime Denis, en pinçant la bouche. «Les roquettes en général, c'est un bruit très aigü».

Toutes ces armes de gros calibre, surtout lorsqu'elles sont tirées en barrage, peuvent être entendues jusqu'à 100 km à la ronde dans les paysages de plaines de la région.

Sonar humain

Si le tir est perçu comme proche ou se rapprochant, il faut alors plonger dans la tranchée. La nuit, lorsque les troupes russes intensifient les bombardements et tirent les missiles les plus lourds, le soldat de garde se mue en sonar humain.

«Il faut beaucoup de temps pour réussir à discerner la menace. Pour ça, il faut tendre l'oreille en permanence», explique un sergent d'infanterie surnommé «Viking», en planque dans une tranchée aux abords de Lyman.

«Par exemple, un avion bombardier, il faut savoir l'entendre arriver de loin avant qu'il ne pique. C'est un apprentissage en soi», explique-t-il, bien que les chasseurs Soukhoï, russes ou ukrainiens, restent rares dans le ciel du Donbass.

En revanche, les drones – de reconnaissance plus que d'attaque sur ce front – sont fréquemment audibles. Leur vrombissement de mouche met les soldats sur les nerfs. Un «bzzz» et les voilà tous à se jeter sous ou derrière ce qu'ils peuvent.

Quant au «tacatac» des armes automatiques, il est absent: les face-à-face d'infanterie, qui avaient marqué la bataille avec les séparatistes prorusses en 2014, sont quasi-inexistants.

«On ne s'habitue jamais»

«Ces bruits de la guerre sont gravés dans nos corps depuis 2014. Nos petits-enfants vivent déjà avec», résume Anna Syssouyouk, 59 ans, agricultrice des environs de Lyman. «Mais on ne s'habitue jamais à ces sons et on ne devrait pas s'y habituer», dit-elle.

Dans les principales agglomérations de la région, un bruit lancinant et lugubre est devenu la bande sonore de cette guerre: la sirène d'alerte aux bombardements qui retentit jour et nuit.

Depuis le début de la guerre le 24 février, elle est doublée quasiment en temps réel de l'envoi automatique d'une notification sur les téléphones portables.

Selon les équipements montés sur les bâtiments officiels, la sirène peut consister en une seule et même note tenue, ou une succession de signaux sonores entrecoupés de brefs silences, donnant l'impression d'un bruit qui monte et descend.

La plupart des habitants restés dans le Donbass malgré les combats et l'ordre d'évacuation ne prêtent plus attention à ces sirènes.

Dans certaines localités, pour réduire le stress qu'elles causent, le volume a été ajusté à la baisse. Mais dans la grande ville de Sloviansk, par exemple, le gigantesque haut-parleur installé sur le toit de la mairie crache un hurlement dont le volume transperce les tympans.

Une façon de convaincre les derniers administrés, poussés au départ depuis deux mois, d'évacuer enfin? Quand le silence revient, il ne dure jamais longtemps.

ATS