«A la place, nous voyons des fenêtres brisées et des flammes»

Gil Bieler

3.6.2020 - 16:03

Selon Claudia-Franziska Brühwiler, les émeutes aux Etats-Unis ont suivi le même schéma que d’autres cas similaires. Experte des Etats-Unis à l’université de Saint-Gall, elle évoque la violence policière, la crise du coronavirus et le rôle du président Donald Trump.

Mme Brühwiler, avez-vous été surprise par la virulence des protestations?

Oui et non. Oui, car il n’est malheureusement pas si rare que des cas de violence policière excessive à l’encontre des Noirs soient exposés au public. Et non, parce que le fait que ces troubles soient déclenchés par des cas de violence policière s’inscrit dans leur schéma. Ce fut également le cas en 2014 à Ferguson et lors de l’exemple le plus célèbre, en 1992 à Los Angeles: à l’époque, les policiers qui avaient brutalement battu l’Afro-Américain Rodney King lors d’une interpellation avaient été acquittés. Ce schéma, auquel s’ajoutent l’actuel président des Etats-Unis et la crise du coronavirus qui a particulièrement touché la population noire, fait craindre une escalade.

Claudia-Franziska Brühwiler
zVg

Claudia-Franziska Brühwiler est professeure de sciences politiques à l’université de Saint-Gall. Ses recherches portent notamment sur le conservatisme américain et la culture politique américaine.

Malgré toutes les émeutes précédentes contre la violence policière raciste, pourquoi n’y a-t-il pas encore eu d’amélioration?

On se le demande en effet. Cependant, il faut dire que cela ne dépend pas seulement de Washington, mais que la formation des agents de police est du ressort des municipalités ou des Etats – comme en Suisse. Et des choses ont pourtant été faites: dans certains Etats, les policiers sont désormais soumis à des exigences plus élevées, on tente de mieux les former, même à travers des procédures de désescalade, alors que dans certaines régions, on veille à une meilleure diversité. Il y a donc déjà eu des choses, mais c’est encore bien trop peu.

Où est-ce que les choses coincent, alors?

Il faut beaucoup de ressources pour changer quelque chose à la formation, pour l’améliorer et pour initier ces changements au sommet des corps de police en particulier. Il faut ensuite une énorme volonté politique, qui malheureusement se dissipe rapidement.



Contrairement à ce qui s’est passé dans les cas précédents, l’un des policiers a été arrêté et inculpé et le chef de police a présenté des excuses publiques. Est-ce plus qu’une simple politique symbolique?

La ville de Minneapolis où George Floyd a été tué et l’Etat du Minnesota ne sont pas connus pour avoir un gros problème avec la police. Et le gouverneur Tim Walz en particulier n’est pas quelqu’un qui se contente d’une rhétorique creuse, il veut vraiment apporter un changement. Toujours est-il que la tenue d’un procès est un signe positif – même si trois des quatre policiers impliqués n’ont pas été inquiétés à l’heure actuelle. La question de savoir si l’on peut également accorder une confiance légitime à ce procès est tout autre.

Pouvez-vous expliquer cela?

Il suffit d’observer les tergiversations autour du rapport d’autopsie: le rapport officiel a conclu que des pathologies préexistantes et l’usage de stupéfiants étaient en partie responsables de la mort de George Floyd, alors que le rapport commandé par la famille de la victime a confirmé la mort par asphyxie. Par conséquent, les Afro-Américains ne font pas confiance à la justice et aux autorités policières. Le fait que la police s’en tire à bon compte est également un thème récurrent dans cette histoire. Le prélude, avec la tenue d’une procédure, est donc bon. Mais elle doit être poursuivie avec le sérieux nécessaire.

Comme vous l’avez mentionné précédemment, la population noire est déjà affectée de manière disproportionnée par le coronavirus. Comment expliquer cela?

Les principaux facteurs de risque sont la pauvreté, le fait d’avoir un emploi où il est difficile de se protéger ou des services de santé de mauvaise qualité. Et ces facteurs affectent bien plus les Afro-Américains que les Blancs ou les membres d’autres groupes ethniques – à l’exclusion des Latino-Américains. Mais c’est parmi la population noire que le taux de pauvreté est le plus élevé. On constate que les personnes infectées refusent souvent de demander une aide médicale parce qu’elles ne sont pas assurées. Ou que si elles demandent de l’aide, il faut beaucoup de temps avant que leur demande ne soit acceptée. Et dans le secteur des emplois à bas salaire, par exemple dans les fast-foods, les gens sont maintenant à la rue parce que ces emplois ont été victimes de la crise.

Quels sont les groupes qui descendent dans les rues? Il semble y avoir une certaine confusion.

Ce n’est pas facile à déchiffrer pour tout le monde car il n’y a pas de données fiables à ce sujet. Il y a aussi de nombreuses sources contradictoires. J’ose espérer qu’on peut faire confiance à ce que disent les gouverneurs, et depuis Minneapolis, on dit que ce sont surtout des individus extérieurs qui viennent faire de la casse. Ce qui serait quelque peu étrange. Il y a également différents sons de cloche quant à savoir de quel type d’individus extérieurs il s’agit. Sur Twitter, un compte qui aurait appelé à la violence au nom du mouvement d’extrême gauche antifasciste a déjà été démasqué – en réalité, il était tenu par des partisans d’extrême droite. La seule chose fiable à l’heure actuelle est que nous n’avons que trop peu d’informations fiables.



Cette violence nuit-elle à la cause des manifestants?

Certainement, parce que la perception du public n’est pas dominée par les images de compassion, de manifestants pacifiques qui commémorent George Floyd ou qui témoignant de leur propre expérience de la violence. Il n’y a pas non plus de discours inspirants. A la place, nous voyons des fenêtres brisées et des flammes – une amie qui vit à Washington m’a écrit: «America is burning» («L’Amérique est en train de brûler»). Ces images nous effraient au lieu d’inspirer la compréhension et l’empathie. Des voix comme celle de John Lewis, membre noir du Congrès représentant la Géorgie et activiste des droits civiques de la première heure, ont appelé à renoncer à la violence. En effet, cela donne notamment à Donald Trump l’occasion de faire de même – même s’il n’appelle pas explicitement à la violence, il l’accepte.

Lundi soir, le président américain a fait disperser les manifestants devant la Maison-Blanche avec du gaz lacrymogène pour se rendre à l’église St-John, juste à côté. Quel genre de signal a-t-il voulu envoyer selon vous?

Je suppose que c’était une démonstration de force. Et il s’agissait probablement aussi d’un message à l’attention de ses électeurs dans les milieux religieux, même s’il utilisait plutôt la Bible comme un accessoire.

On remarque que Donald Trump n’a même pas encore essayé d’agir en réconciliateur. Comment jugez-vous sa réaction aux troubles?

Il y a aussi de l’entêtement. Il aurait vraisemblablement espéré que le lancement de la fusée SpaceX suscite plus d’attention, mais à l’heure actuelle, d’autres sujets font les gros titres. Malheureusement, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’il chasse le naturel et qu’il essaie de prêcher l’union. C’est très regrettable car on en aurait besoin actuellement.

Son comportement me rappelle l’année 1968, où l’ambiance était extrêmement tendue à la suite des deux assassinats politiques de Robert Kennedy et de Martin Luther King et où des émeutes raciales avaient éclaté. A l’époque, le président Richard Nixon avait déclaré qu’il défendait la loi et l’ordre. Et je pense que [Donald] Trump essaie aujourd’hui d’imiter cette posture. Mais les circonstances sont très différentes et [Richard] Nixon n’a jamais utilisé la rhétorique incendiaire de [Donald] Trump. En effet, quel que soit le camp politique auquel on adhère, il faut admettre que [Donald] Trump tolère voire encourage indirectement la violence lorsqu’il introduit le deuxième amendement de la Constitution – le droit au port d’armes – dans la discussion.

Dans la crise du coronavirus, il s’en sort plutôt mal en ce moment. Cette nouvelle problématique arrive-t-elle à propos pour lui?

Cela permet au moins de détourner l’attention de la crise du coronavirus, assurément. La question est cependant de savoir si les électeurs conservateurs ne commencent pas peu à peu à se rendre compte qu’il détourne souvent leur attention – et si cela se manifestera dans les urnes en novembre.



Il ne peut être question d’une campagne électorale normale avant les élections présidentielles. Qui en profite le plus – Donald Trump ou son concurrent probable, Joe Biden?

Pour le moment, plutôt [Joe] Biden. Dans les derniers sondages, il a encore grimpé; le dernier en date réalisé par le «Washington Post» et la chaîne ABC lui attribuait 53% des suffrages des électeurs inscrits contre 43% pour [Donald] Trump. Mais bien sûr, la prudence est de mise avec les pronostics, car la situation est sans précédent et on ne sait même pas comment les élections se dérouleront. On parle d’un recours accru au vote par correspondance. Et bien sûr, presque tous les observateurs se sont brûlés les doigts avant l’élection de Donald Trump en 2016.

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