Manifestations

Portland, Oregon: le nouveau point chaud des Etats-Unis

De Philipp Dahm

23.7.2020

Des personnes arrêtées comme au Turkménistan, un vétéran de la Navy agressé par la police et une femme devant laquelle des policiers médusés laissent tomber leur matraque: Portland est le nouveau point chaud des Etats-Unis.

A Portland, dans l’Oregon, l’histoire se répète. Dans cette ville de la côte ouest des Etats-Unis qui compte 650 000 habitants, les protestations civiles sont une tradition: il y a eu la «Women’s March», le «Trump Free Speech Rally» et la «March of Science» en 2017, la «March for Our Lives» en faveur du droit à l’avortement en 2018, «End Domestic Terrorism » en 2019 – et les manifestations suite au meurtre de George Floyd depuis mai 2020.

Depuis lors, les gens descendent chaque jour dans les rues pour protester contre le racisme; néanmoins, ce mouvement de protestation dégénère désormais en un conflit (pas plus tard que mercredi soir le maire de Portland, qui allait à la rencontre de manifestants a été aspergé de gaz lacrymogène) illustrant clairement la guerre des tranchées qui anime la société américaine. Bien sûr, il est question ici de la bataille de la Maison-Blanche: jusqu’en novembre, Donald Trump tout comme son adversaire démocrate Joe Biden tentent de resserrer leurs rangs.

Alors que Joe Biden exprime sa sympathie pour le mouvement «Black Lives Matter», le président des Etats-Unis minimise son importance et range même les manifestants aux côtés des autonomistes, des «antifascistes» et des radicaux de gauche. Bien que les pouvoirs de Washington soient limités dans les Etats, la Maison-Blanche a été très perturbée par une zone autonome créée à Seattle et démantelée le 1er juillet.

Désormais, le commandant en chef a les yeux rivés sur Portland – ce qui ne contribue pas à calmer la situation dans la ville, cependant. Bien au contraire: le président des Etats-Unis y a envoyé des agents fédéraux («feds»), contre la volonté de l’Etat de l’Oregon et du maire Ted Wheeler.

Les feds sont censés protéger des bâtiments tels que la cour fédérale locale, mais les représentants d’autorités telles que le département de la Sécurité intérieure ou la police aux frontières recourent à des méthodes agressives pour accomplir leur mission. «The Oregonian» décrit comment la manifestation de samedi a dégénéré: plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées devant le palais de justice de la ville et la foule a doublé de volume lorsqu’un groupe de femmes les a rejointes en criant: «Moms are here, feds stay clear!» («Les feds, restez à l’écart, les mamans sont là!»)

«Devant le centre de justice du comté de Multnomah, les tambours, les chants et la musique forte ont créé une atmosphère de fête», écrit le journal local. La tension serait en revanche montée un bloc d’immeubles plus loin, où une petite foule manifestait près du bâtiment de la cour fédérale, autour duquel une barrière avait été érigée.

Une fête qui se termine dans les larmes

Vers 22 heures, les agents fédéraux ont appelé la foule à se disperser et menacé ceux qui touchaient la barrière, indique le journal. L’appel a attiré l’attention du plus grand groupe qui s’est empressé de se rendre sur place. Peu avant minuit, une portion de la barrière a été renversée, ce qui a provoqué l’emploi massif de gaz lacrymogène.

Les feds ne sont pas appréciés dans la ville – notamment depuis que des vidéos montrant l’attitude agressive des forces de sécurité ont été diffusées sur les réseaux sociaux. Sur l’une d’elles, des policiers à peine identifiables arrêtent un activiste et le traînent dans un fourgon sans plaque d’immatriculation officielle. L’homme appréhendé ne s’est pas vu signifier la raison de son arrestation et n’a pas pu savoir où il était emmené.

Selon Christopher David, cela porte atteinte aux droits civiques et permet aux policiers de ne pas devoir rendre des comptes. «Je ne prêtais même pas attention aux protestations avant l’arrivée des feds», a déclaré au «New York Times» cet ancien ingénieur au sein de la Navy. «Mais quand la vidéo a été diffusée, j’ai pris conscience des choses.»

Un vétéran de la Navy agressé

L’homme de 53 ans a pris le bus pour Portland et lorsque des policiers de sont approchés de lui vers 22h45, il a simplement souhaité leur demander pourquoi ils voulaient priver les manifestants de leur droit au rassemblement, sans aller plus loin. Une vidéo visionnée près de dix millions de fois en une journée montre comment l’homme de deux mètres pour 140 kilos a été reçu:

David, qui a eu plusieurs doigts cassés, doit recevoir des soins à l’hôpital et se faire opérer. «Je suis consterné et déçu par le comportement des fédéraux – par le fait que celui qui les a dirigés et formés leur ait permis de devenir comme ça. C’est un échec qui relève davantage des dirigeants que d’un comportement individuel à mon égard.»

Même à la vue de faits «nus», la police n’a pas pu se retenir – d’ailleurs, Portland affiche également un long historique en matière de manifestants nus: exprimer son opposition dans le plus simple appareil est une pratique cautionnée. Même un postérieur nu sur une selle de vélo est considéré comme une «tradition établie» de protestation par la juridiction suprême.

Protestation à nu

Il n’est donc pas surprenant qu’une femme nue soit également apparue samedi, assise en première ligne et les jambes écartées, devant la rangée de policiers équipés de la tête aux pieds. Cette femme a protesté pendant un certain temps avant de se retirer alors que la tension montait entre les manifestants et les policiers.

Après s’être écartée d’un héros venu la couvrir avec un bouclier improvisé, elle a disparu dans la foule – sans que les journalistes aient pu connaître son nom –, rapporte le «Los Angeles Times».

Ces incidents ont des conséquences. Les services d’incendie et de secours ont interdit aux forces de police d’utiliser leurs locaux. Jusqu’à présent, les forces de police locales ont également utilisé les 31 casernes de pompiers pour la plupart situées en centre-ville, mais les services de secours, dirigés par la commissaire aux incendies Jo Anne Hardesty, prennent désormais fermement leurs distances avec leurs collègues.

«La police secrète n’a pas sa place dans notre république»

«La police de Portland continuera de servir fièrement aux côtés des braves hommes et femmes des services d’incendie et de secours de Portland», a affirmé le chef de la police locale Chuck Lovell pour tenter de désamorcer la situation. «Nous travaillons ensemble chaque jour en nous confiant mutuellement nos vies pour servir la communauté et nous continuerons de le faire.»

Cela n’a pas permis d’empêcher un incendie criminel survenu dimanche dans le bureau du syndicat de police de Portland: les représentants d’intérêts sont accusés de couvrir des agents de police corrompus ou violents. Désormais, Donald Trump fait aussi l’objet de vives critiques de l’opposition à Washington après avoir envoyé les agents fédéraux. Le sénateur Jeff Merkley a accusé Trump d’utiliser le «manuel des gouvernements autoritaires». «La police secrète n’a pas sa place dans notre république démocratique.»

Dimanche, de nouvelles manifestations ont eu lieu devant la cour fédérale de Portland (Oregon).
Keystone

«Le mois dernier, l’administration a attaqué au gaz lacrymogène des manifestants pacifiques à Washington. Maintenant, des vidéos les montrent en train d’enlever des manifestants dans des voitures sans immatriculation à Portland», a écrit la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi dans un communiqué. «Portland est la cible actuelle du président, mais n’importe quelle ville pourrait être la prochaine.»

Les forces de police au même endroit dans la nuit de dimanche à lundi.
Keystone
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