Une marche de soutien réprimée par Moscou

12.6.2019 - 22:16, ATS

Le principal opposant du Kremlin Alexeï Navalny a à nouveau été arrêté lors d'une manifestation (archives).
Source: Keystone/AP/PAVEL GOLOVKIN

Au lendemain de la libération surprise du journaliste russe Ivan Golounov, qui avait suscité des espoirs d'ouverture, la société civile a renoué avec son bras de fer habituel avec le Kremlin. Les protestations ont été marquées par plus de 400 arrestations à Moscou.

Contrastant avec la clémence inhabituelle dont elles ont fait preuve les jours précédents, les autorités n'ont pas traîné pour mettre fin à la marche organisée dans le centre de la capitale russe contre les abus de la police, qui n'avait pas reçu l'autorisation officielle de la mairie.

Au moins 423 manifestants ont été interpellés, dont plusieurs journalistes ainsi que les organisateurs de la marche, a rapporté l'ONG OVD-Info, spécialisée dans le suivi des arrestations.

Cette manifestation fait suite à une mobilisation quasiment sans précédent de la société civile pour obtenir la libération mardi d'Ivan Golounov, journaliste du site d'information indépendant Meduza. Réputé pour ses enquêtes fouillées sur la corruption des élites et les malversations dans des secteurs opaques et mafieux comme le microcrédit ou les pompes funèbres, il faisait face à des accusations de trafic de drogue montées de toutes pièces, finalement abandonnées.

Navalny libéré

La marche a rassemblé plus d'un millier de personnes et donné lieu à des arrestations particulièrement musclées, ont constaté des journalistes de l'AFP. La police est allée jusqu'à fermer au public la Place Rouge, l'une des principales artères du centre et un populaire parc de la capitale.

Plusieurs personnes arrêtées, dont un photographe de presse, ont affirmé avoir été passés à tabac par la police, qui leur refuse l'accès à un médecin, selon OVD-Info.

Parmi les personnes arrêtées figurait le principal opposant au Kremlin, Alexeï Navalny, qui a fait l'objet de nombreuses procédures judiciaires et détentions ces dernières années. Il risquait jusqu'à 30 jours de prison, mais a finalement été libéré dans la soirée.

«Le pouvoir a terriblement peur de la démonstration de solidarité fantastique et unanime dans l'affaire Golounov. Il est donc important pour eux de détruire d'abord la solidarité générale, puis d'intimider et d'emprisonner ceux qui insistent», a déclaré sur Twitter M. Navalny, qui encourt jusqu'à 30 jours de détention.

Journalistes arrêtés

Plusieurs journalistes ont également été arrêtés. Parmi eux, des collaborateurs du journal d'opposition Novaïa Gazeta, du quotidien Kommersant, du magazine allemand Der Spiegel, ainsi que le correspondant du quotidien romand Le Temps et d'autres médias francophones, Emmanuel Grynszpan. Ce dernier a finalement été relâché après avoir demandé un avocat et refusé de signer un protocole de police, a-t-il indiqué sur son compte Twitter.

«Ce qui s'est passé avec Ivan Golounov arrive tous les jours dans tout le pays. Il y a des tonnes de (fausses) histoires de drogue comme ça. Nous avons eu de la chance qu'il ait été libéré mais ce n'est qu'une petite victoire. La guerre n'est pas gagnée», a déclaré un manifestant de 15 ans.

Le Kremlin avait dit craindre mardi que la marche ne «gêne l'atmosphère festive» de mercredi, jour férié célébrant l'indépendance de la Russie vis-à-vis de l'URSS.

Un rare recul

Arrêté le 6 juin à Moscou par des policiers qui affirmaient avoir découvert dans son sac à dos puis dans son appartement d'importantes quantités de drogue, Ivan Golounov avait été assigné à résidence samedi avant d'être disculpé et libéré mardi – un recul rarissime des autorités.

Le reporter de 36 ans a dit espérer que la lumière soit faite sur ce qu'il s'est passé et assuré qu'il continuerait à faire son travail comme avant.

Une enquête a été ouverte sur les agissements des policiers ayant interpellé Ivan Golounov, qui ont été suspendus de leurs fonctions le temps de l'enquête, tandis que deux responsables de haut rang de la police moscovite seront limogés.

Il s'agit d'un dénouement hors norme en Russie, où les services de sécurité et la police sont souvent accusés de monter des affaires de drogue de toutes pièces pour se débarrasser des voix critiques ou simplement pour atteindre leurs quotas mensuels d'arrestations.

Onde de solidarité

L'organisation Reporters sans frontières (RSF), tout en saluant le «niveau historique de pression de la société civile russe» ayant permis la libération d'Ivan Golounov, rappelle que six autres journalistes restent détenus pour diverses accusations en Russie.

L'affaire du journaliste avait provoqué une onde de solidarité rare, les soutiens s'accumulant de la part de simples Russes, des journaux indépendants jusqu'aux médias d'Etat, aux artistes et même à certains hauts responsables politiques.

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