Le chant du cygne ?«Vladimir Poutine n’a pas les moyens de ses ambitions»
Gregoire Galley
11.11.2025
Le 12 juillet 2021, un texte de Vladimir Poutine intitulé Sur l’Unité historique des Russes et des Ukrainiens a été publié dans un quasi anonymat. Pourtant, le président russe y présente l’Ukraine comme un «pays agresseur » qui aurait oublié ses liens historiques avec la Russie. Quelques mois plus tard, en février 2022, l’armée russe déferlait sur de nombreuses régions ukrainiennes…
Vladimir Poutine a totalement sous-estimé la volonté de résistance des Ukrainiens.
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne, Robert Belot a minutieusement décortiqué ce texte du Maître du Kremlin dans sa publication Vladimir Poutine ou la falsification de l’histoire comme arme de guerre (éditions de la Fondation Jean Monnet pour l’Europe, Lausanne). Interview exclusive.
Au début de votre essai, vous écrivez que cette guerre est un «conflit de mémoires». Pourquoi cette affirmation ?
«Parce que les deux belligérants en présence imposent la mémoire et l’histoire comme un enjeu géopolitique. Pour la Russie, le recours à l’histoire est une manière de légitimer l’agression. Dans son texte, Vladimir Poutine explicite clairement cela. Ce dernier se dit convaincu que c’est en partenariat avec la Russie (en fait, sous sa tutelle) que la véritable souveraineté de l’Ukraine pourra se construire car il dénie à l’Ukraine toute autonomie historique. Le Maître du Kremlin tire de sa vision reconstruite de l’histoire la thèse selon laquelle l’Ukraine et la Russie forment une seule nation au nom des liens tissés au fil des siècles. L’Ukraine serait «la petite sœur» de la Russie.»
«L’histoire montre que c’est exactement l’inverse. Cette thèse n’est pas propre à Poutine ! Depuis Catherine II, la négation de l’identité ukrainienne est au cœur de l’imaginaire historique et géopolitique russe. Poutine va même plus loin en expliquant que l’Ukraine n’est pas fiable et viable, qu’elle est incapable d’assurer seule sa souveraineté. Il fait donc passer l’intervention militaire russe comme un sauvetage afin de soigner ce pays malade. C’est ce que j’appelle le «gaslighting». A l’inverse, l’Ukraine utilise la mémoire (destruction des symboles de l’époque soviétique ou héroïsation de figures nationalistes parfois douteuses) pour justifier son autonomie vis-à-vis de la Russie.»
«Il y a chez Poutine une nostalgie de l’URSS»
Robert Belot
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne
Dans quelle mesure l’unité ukrainienne relève-t-elle de la mythologie ?
«En réalité, il faut savoir que l’Ukraine existe depuis le 10e siècle en tant que Principauté de Kiev (la «Rus’ de Kiev», qui n’a rien à voir avec la Russie). C’est Vladimir 1er, prince de Kiev, par un accord avec l’empereur de Byzance, qui introduit la religion orthodoxe dans cet espace, alors que la Russie est dans les limbes... Il faut rappeler ce point d’histoire oublié : la Principauté de Kiev, qui brillait culturellement, était très bien intégrée dans les relations dynastiques au Moyen Age, à tel point que le roi de France, Henri 1er, a été marié à Anne de Kiev de 1051 à 1060. Celle-ci a sa statue à Senlis.»
«Cependant, comme beaucoup de nations, l’Ukraine ne s’est appelée «Ukraine» que tardivement et a été prise dans des configurations géopolitiques complexes. Par exemple la «République des Deux Nations» (Pologne et Lituanie), puis le développement de l’empire russe au détriment de la Pologne et de l’Ukraine. Cela a retardé sa transformation en État-nation. C’est au 19e siècle que s’affirme politiquement un mouvement d’affirmation culturelle, linguistique et identitaire.»
Vous mentionnez aussi «qu’il y a toujours chez Poutine une incapacité à concevoir qu’une souveraineté nationale des ex-pays de l’URSS puisse être viable hors du cadre russe». Cela signifie que le Maître du Kremlin pourrait étendre la guerre en attaquant une ancienne nation de l’Union soviétique ?
«Il y a chez Poutine une nostalgie de l’URSS, qu’il a vu s’effondrer sous ses yeux à Dresde. Mais je pense que Poutine ne le fera pas car la Russie n’a pas les moyens de ses ambitions ni militaires, ni économiques. Le conflit ukrainien est un échec pour l’armée russe puisqu’elle n’a pas réussi à s’emparer de Kiev : 1% de territoire conquis en 3 ans !»
«Dans ce sens, Donald Trump a trouvé les bons mots lorsqu’il a qualifié la Russie de «tigre de papier». Poutine a totalement sous-estimé les capacités russes, la volonté de résistance des Ukrainiens et la réaction collective des Européens, qui n’avaient pas réagi lors de l’annexion de la Crimée. Je pense plutôt que le président russe va se contenter de jouer la carte de la guerre hybride en installant des politiciens pro-russes à la tête de certains pays de l’ex-URSS. Pour mener à bien cette mission, il ne va pas hésiter à utiliser les réseaux sociaux par exemple pour encourager le sentiment anti-européen et le national-populisme.»
Pour conclure, comment voyez-vous la suite de la guerre ?
«Pour conserver le pouvoir, Vladimir Poutine est obligé de se maintenir dans cette culture de guerre. Cependant, à moyen terme, il parait inévitable que les citoyens russes vont s’appauvrir et que la Russie se retrouvera dans une situation économique peu enviable. C’est donc la puissance russe qui s’amoindrit jour après jour. L’appui des Chinois au gouvernent russe est très conditionnel, contrairement à ce que pourrait croire Poutine : ils ont besoin des États-Unis pour leur commerce et feront tout pour que Trump baisse les droits de douane en échange des terres rares dont le développement de la Tech a besoin.»
«Mais le peuple russe ne se révoltera pas, contrairement à ce que pensaient les commentateurs au début de la guerre. Pourquoi ? Parce que la Russie est une dictature qui réprime toute opinion divergente et parce que le peuple russe n’a pas de culture de démocratie, sauf peut-être de 1991 à 2001. A ce moment-là, Poutine va demander un accord et devra très probablement céder des territoires. Pour garantir la paix dans la région, il faudra alors déployer une coalition internationale.»
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