Vous avez trouvé une erreur?
Signaler maintenant
Bashar Taleb, dans la bande de Gaza, le 10 décembre 2024.
AFP
«On n'a plus de force à cause de la faim». Plusieurs journalistes de l'AFP dans la bande de Gaza racontent avoir de plus en plus de difficultés à couvrir la guerre entre Israël et le Hamas palestinien en raison des graves pénuries alimentaires.
Depuis que l’AFP a été fondée en août 1944, nous avons perdu des journalistes dans des conflits, nous avons eu des blessés et des prisonniers dans nos rangs, mais aucun de nous n’a le souvenir d’avoir vu un collaborateur mourir de faim.
— La SDJ de l'AFP (@SDJ_AFP) July 21, 2025
Nous refusons de les voir mourir. pic.twitter.com/cIEp5PhmNV
Ces rédacteurs, photographes et vidéastes palestiniens évoquent une faim extrême, un manque d'eau potable et une fatigue physique et mentale croissante, qui les contraignent parfois à réduire leur couverture de la guerre, déclenchée le 7 octobre 2023 par une attaque sans précédent du Hamas en Israël.
En juin, l'ONU avait dénoncé ce qu'elle qualifie d'«utilisation de la nourriture à des fins militaires» par Israël, parlant d'un crime de guerre, après la multiplication des annonces alarmantes d'ONG sur la malnutrition.
Israël, qui assiège le territoire et laisse entrer l'aide au compte-gouttes, accuse le mouvement islamiste Hamas d'exploiter la détresse des civils, notamment en détournant l'aide pour la revendre à prix fort ou en tirant sur ceux qui attendent l'aide.
Des témoins et la Défense civile de Gaza ont toutefois accusé à plusieurs reprises les forces israéliennes d'avoir tiré sur des personnes qui attendaient de l'aide, l'ONU affirmant que l'armée avait tué plus de 1.000 Palestiniens qui tentaient de se procurer de la nourriture depuis la fin du mois de mai.
Bashar Taleb, 35 ans, l'un des quatre photographes de l'AFP sélectionnés cette année pour le prix Pulitzer, vit dans les ruines de sa maison à Jabalia al-Nazla, dans le nord de Gaza. «J'ai dû interrompre mon travail plusieurs fois pour chercher de la nourriture pour ma famille», raconte-t-il. «Pour la première fois, je me sens complètement abattu».
Son collègue Omar al-Qattaa, photographe également âgé de 35 ans et lui aussi candidat au Pulitzer, se dit épuisé. «Je dois porter du matériel lourd, marcher des kilomètres (...) On ne peut plus se rendre sur les lieux de reportage, on n'a plus de force à cause de la faim.»
Il dépend d'antalgiques pour soulager des douleurs dorsales, mais affirme que les médicaments de base sont introuvables en pharmacie, tandis que le manque de vitamines et d'aliments nutritifs aggrave encore sa situation.
Khadr Al-Zanoun, 45 ans, à Gaza-ville, affirme avoir perdu 30 kilos depuis le début de la guerre. Le journaliste évoque des évanouissements à cause du manque de nourriture et d'eau, ainsi qu'une «fatigue extrême» et la difficulté à travailler. «Ma famille est aussi à bout.»
Le photojournaliste Eyad Baba, 47 ans, déplacé du sud de la bande de Gaza vers Deir el-Balah (centre), où l'armée israélienne a lancé une offensive terrestre cette semaine, a dû quitter un camp surpeuplé et insalubre pour louer un logement à un prix exorbitant, afin d'y abriter sa famille. «Je n'en peux plus de cette faim, elle touche mes enfants», confie-t-il.
«Dans le cadre de notre travail, nous avons été confrontés à toutes les formes possibles de mort. La peur et la sensation d'une mort imminente nous accompagnent partout», ajoute-t-il.

Eyad Baba, le 24 avril 2025.
AFP
Etre journaliste à Gaza, c'est travailler «sous la menace constante des armes», explique Eyad Baba, soulignant toutefois que «la douleur de la faim est plus forte que la peur des bombardements.»
A Gaza-ville, le directeur de l'hôpital Al-Chifa, Mohammed Abou Salmiya, a alerté mardi sur des «niveaux alarmants de mortalité» dus au manque de nourriture, affirmant que 21 enfants étaient morts de faim et malnutrition en trois jours. La journaliste de l'AFP Ahlam Afana, 30 ans, souligne une autre difficulté : une épuisante «crise de liquidités», liée à des frais bancaires exorbitants et à une inflation galopante sur les rares denrées disponibles, vient aggraver la situation.
Les retraits en liquide peuvent être taxés jusqu'à 45%, explique Khadr al-Zanoun, tandis que le prix des carburants explose --là où on en trouve, rendant tout déplacement en voiture impossible.
«Le riz coûte 100 shekels, le sucre dépasse les 300, les pâtes 80, un litre d'huile entre 85 et 100. Les tomates se vendent entre 70 et 100 shekels. Même les fruits de saison -raisins, figues- atteignent 100 shekels le kilo.» «Nous ne pouvons pas nous le permettre. Je ne me souviens même plus de leur goût.»
«Tous les jours, je marche 14 à 15 kilomètres» sous une chaleur accablante pour recueillir des informations dans la bande de Gaza en guerre, où se procurer de la nourriture est devenu extrêmement difficile, raconte Youssef Hassouna, journaliste vidéo de l'AFP.
«Ce matin, j'ai parcouru environ 25 kilomètres aller-retour à la recherche d'informations», a-t-il dit mardi. Plus de 21 mois de guerre entre Israël et le mouvement islamiste palestinien Hamas ont entraîné le déplacement de la quasi-totalité de la population dans la bande de Gaza, de graves pénuries alimentaires et d'autres produits de première nécessité, ainsi que la destruction d'une grande partie du territoire palestinien.

Youssef Hassouna, le 8 janvier 2024.
AFP
Les déplacements y sont devenus «très, très difficiles», raconte M. Hassouna, 48 ans. «J'avais l'habitude de changer de chaussures tous les six mois», mais maintenant, «j'use une paire tous les mois», dit-il.
M. Hassouna, qui vit à Gaza-ville, raconte que sa principale difficulté est d'obtenir suffisamment de nourriture pour lui et sa famille. En près de deux ans de guerre, il perdu plus de 40 kilos: «Je pesais environ 110 kilos, aujourd'hui entre 65 et 70 kilos».
«Ceux qui nous soutiennent viennent me voir pour me dire: Dites-nous ce qui se passe, quand cette guerre va-t-elle se finir? Faites entendre notre voix à l'étranger, dites au monde entier que nous ne voulons pas de la guerre. D'autres disent le contraire: Ne vous approchez pas, ne vous joignez pas à nous. Les journalistes sont la cible des bombardements israéliens», explique M. Hassouna.
L'ONG Reporters sans frontières (RSF) a indiqué début juillet que plus de 200 journalistes avaient été tués à Gaza depuis le 7 octobre 2023. L'attaque du Hamas ce jour-là en Israël, qui a déclenché la guerre, a entraîné côté israélien la mort de 1.219 personnes, en majorité des civils, selon un décompte de l'AFP réalisé à partir de données officielles.
M. Hassouna n'attend qu'une chose, une paix qui dure: «Depuis notre enfance, nous avons vécu dans la guerre, et nous ne voulons pas que nos enfants, ou même les enfants (israéliens), vivent cela», dit-il: «Nous voulons tous une vie sans conflit».
Zouheir Abou Atileh, 60 ans, ancien collaborateur du bureau de l'AFP à Gaza, partage le vécu de ses confrères et parle d'une situation de «catastrophique». «Je préfère la mort à cette vie», affirme-t-il. «Nous n'avons plus aucune force, nous sommes épuisés, en train de nous effondrer». «Trop c'est trop.»