Vous avez trouvé une erreur?
Signaler maintenant
Scott Pelley a du mal à garder son sang-froid pendant son entretien avec la journaliste Lulu Garcia-Navarro : cet entretien d'une bonne heure a été visionné plus d'1,5 million de fois sur YouTube en deux jours
YouTube/«The New York Times»
Le 2 juin 2026 marque la fin d'une époque chez CBS. Après 37 ans passés au sein du groupe, le journaliste vedette Scott Pelley est licencié. Une décision qui symbolise les bouleversements en cours dans l'un des médias les plus influents d'Amérique.
Dans un long entretien accordé au « New York Times », la figure historique de « 60 Minutes » revient sur les événements qui ont conduit à son départ et à la profonde transformation de CBS depuis son rachat par la famille Ellison.
Pour comprendre cette crise, il faut remonter plusieurs décennies en arrière.
Les ancêtres de Shari Redstone émigrent aux États-Unis depuis l'actuelle Ukraine au début du XXe siècle. La famille bâtit progressivement un empire dans le cinéma, puis dans les médias. Dans les années 1980, elle prend notamment le contrôle de Viacom, maison mère de CBS.

Le 3 mai 1952, Walter Cronkite, légende de CBS, interviewe le président Harry Truman à la Maison Blanche.
Keystone
CBS occupe une place particulière dans le paysage médiatique américain. Née comme station de radio en 1927, la chaîne se lance dans la télévision en 1941. En 1968, elle crée « 60 Minutes », un magazine d'information devenu une référence du journalisme télévisé.
Le « New York Times » le décrit comme « l'un des magazines d'information les plus respectés de la télévision américaine ».
Pendant des décennies, l'émission incarne l'excellence journalistique de CBS.
Après la mort de son père Sumner Redstone en 2020, Shari Redstone hérite d'un groupe fragilisé. Face à la concurrence de Netflix, Amazon ou Disney, Paramount et CBS peinent à suivre le rythme de la révolution du streaming.
C'est dans ce contexte qu'apparaît David Ellison.
Fils du fondateur d'Oracle Larry Ellison, l'entrepreneur crée Skydance Media en 2006. En 2024, il lance une fusion à huit milliards de dollars avec Paramount Global, maison mère de CBS.
Son père, dont la fortune est estimée à plus de 250 milliards de dollars, soutient activement l'opération. Selon plusieurs médias américains, Larry Ellison aurait notamment apporté des garanties financières massives pour permettre cette expansion dans le secteur des médias.
« L'avenir de notre entreprise était incertain », se souvient Scott Pelley.
« M. Ellison est arrivé avec des moyens financiers considérables. C'était un jeune dirigeant ambitieux. Je me suis dit que c'était une excellente nouvelle pour nous tous. »
La situation se tend durant l'été 2025. Le 2 juillet, Paramount annonce avoir conclu un accord extrajudiciaire avec Donald Trump.
Le président américain avait attaqué « 60 Minutes » en justice, estimant que l'émission avait manipulé une interview de Kamala Harris afin de favoriser l'image de la candidate démocrate.
Même si les experts juridiques considéraient les chances de succès de cette plainte comme faibles, Paramount accepte de verser 16 millions de dollars à une fondation liée à Donald Trump.
Who else is going to miss the Stephen Colbert late show that was on CBS/Paramount & was cancelled after he criticized them for settling a $16 million dollar lawsuit with Trump & then called it a bribe because they needed FCC approval for the SkyDance merger which was approved. pic.twitter.com/BYx76FvwJm
— Suzie rizzio (@Suzierizzo1) May 24, 2026
Quelques semaines plus tard, l'autorité américaine de régulation des médias donne son feu vert à la fusion entre Paramount et Skydance.
Pour Scott Pelley, les deux événements sont liés. « Ils ont acheté les faveurs du président pour faire aboutir l'accord », affirme-t-il.
Une fois la fusion finalisée, David Ellison entreprend de remodeler CBS News. En octobre 2025, il nomme Bari Weiss à la tête de l'information.
Cette journaliste conservatrice est connue pour avoir fondé le média « The Free Press », racheté peu auparavant par Paramount Skydance pour 150 millions de dollars. Sa nomination provoque immédiatement des interrogations au sein de la rédaction.
Selon plusieurs observateurs, Bari Weiss ne possède ni expérience significative dans la télévision ni véritable parcours de dirigeante de rédaction audiovisuelle.
Malgré ces réserves, Scott Pelley choisit d'accorder sa confiance à la nouvelle direction.
« Si David Ellison estimait qu'elle était la bonne personne pour ce poste, nous étions prêts à travailler avec elle », explique-t-il.
PELLEY: “Paying the bribe to Trump broke our hearts, but they did it to get the sale through.”
— The Tennessee Holler (@TheTNHoller) June 7, 2026
GARCIA-NAVARRO: “Paramount denied those two things were linked.”
PELLEY: *laughs* pic.twitter.com/Blg8cYBnBL
Dans un premier temps, les équipes se montrent optimistes. David Ellison se rend personnellement dans les locaux de « 60 Minutes » après la fusion et promet de préserver l'indépendance éditoriale de l'émission.
« Nous étions euphoriques », raconte Pelley. « Après toutes les difficultés traversées auparavant, nous avions le sentiment qu'une nouvelle ère s'ouvrait. » Mais les premiers signes de tension apparaissent rapidement.
En décembre 2025, la diffusion d'un reportage consacré à un centre de détention au Salvador est reportée.
La journaliste Sharyn Alfonsi, figure respectée de l'émission et triple lauréate des Emmy Awards, attribue cette décision à la nouvelle direction. Le climat se détériore progressivement.
Le 28 mai 2026, plusieurs figures historiques de « 60 Minutes » sont licenciées. Parmi elles figurent Sharyn Alfonsi, Cecilia Vega, le journaliste Draggan Mihailovich ainsi que Tanya Simon, productrice exécutive de l'émission.
Cette dernière travaillait depuis plus de vingt-cinq ans au sein du programme. Pour Scott Pelley, le choc est immense. « Personne n'avait vu venir l'hécatombe de ce jeudi noir », raconte-t-il. Le journaliste souligne pourtant les excellents résultats du magazine.

Scott Pelley (à droite) interviewe le président américain Barack Obama en septembre 2013.
Keystone
« 60 Minutes » demeure le journal télévisé le plus regardé des États-Unis. Son audience a progressé de 9 % à la télévision traditionnelle et ses contenus numériques ont enregistré une hausse de 90 %.
« Lors de la dernière saison, nous avons atteint 2,5 milliards de vues. Nous étions au sommet », affirme-t-il.
Pour remplacer Tanya Simon, la direction choisit Nick Bilton.
Ancien collaborateur du « New York Times » et de « Vanity Fair », il est connu pour ses livres et ses scénarios mais ne possède aucune expérience dans la gestion d'un grand magazine d'information télévisé.
La nomination surprend profondément la rédaction.
« Personne n'avait jamais entendu parler de lui », affirme Pelley.
« Comment voulez-vous que l'on réagisse lorsqu'une personne sans expérience de l'information télévisée arrive à la tête d'une rédaction comme celle de «60 Minutes» ? »
Le 1er juin 2026, Nick Bilton rencontre les journalistes de « 60 Minutes ». L'échange tourne rapidement au fiasco. Selon Pelley, Bari Weiss, dont les équipes attendaient des explications, est absente.
Bilton lit alors une déclaration préparée sur son téléphone portable. « Nous étions une cinquantaine de personnes au cœur brisé », raconte le journaliste. « Cette froideur était saisissante. »
Le nouveau dirigeant affirme vouloir moderniser un format qu'il juge trop ancré dans le passé.
À ses yeux, la télévision traditionnelle est un modèle en déclin. « La télévision est un glaçon qui fond », résume-t-il devant les équipes. Scott Pelley n'est pas convaincu. « Bari Weiss enterre «60 Minutes». Elle n'aime pas cet endroit. On l'a fait venir pour détruire ce programme et c'est exactement ce qu'elle fait. »
Pelley choisit alors de prendre publiquement la défense de ses collègues. « Quelqu'un devait monter au front », explique-t-il.Quelques jours plus tard, il est convoqué à une nouvelle réunion avec la direction.
Scott Pelley cries again when declaring CBS’s Bari Weiss and Tom Cibrowski showed “breathtaking, completely lack of empathy,” “callousness,” and “inhumanity” by letting go Tanya Simon because her “family is legendary at CBS News.”
— Curtis Houck (@CurtisHouck) June 7, 2026
He again insists the tears are not “about me,”… pic.twitter.com/5WSjQDJjmF
L'ambiance est particulièrement tendue.
Selon lui, la chaîne lui reproche notamment son attitude lors de la rencontre avec Nick Bilton. Une accusation d'agression physique est même évoquée avant d'être abandonnée.
« C'était faux. Je n'ai jamais levé la main sur qui que ce soit sous l'effet de la colère », assure-t-il.
Face à Bari Weiss, Pelley tente d'obtenir des réponses sur les licenciements et sur l'avenir du programme. Il n'en obtiendra aucune. La réunion dure à peine dix minutes.
Quelques heures plus tard, un courriel lui annonce qu'il est lui aussi licencié.
Après près de quarante ans passés à CBS, l'une des figures les plus emblématiques du journalisme télévisé américain quitte ainsi la chaîne qui a fait sa réputation.