Grand Prix suisse de littérature Corinne Desarzens, l'art de l'échappée belle

ATS

19.2.2026 - 10:11

L'écrivaine Corinne Desarzens est l’une des grandes stylistes de Suisse romande. Passionnée par les langues et l’art d’intercepter les conversations, l'auteure de romans se fait parfois traductrice avant de replonger dans l'écriture de nouvelles et de récits de voyage.

L’auteure Corinne Desarzens, que l'on voit chez elle à Onnens (VD) devant sa bibliothèque, reçoit le Grand Prix suisse de littérature 2026.
L’auteure Corinne Desarzens, que l'on voit chez elle à Onnens (VD) devant sa bibliothèque, reçoit le Grand Prix suisse de littérature 2026.
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Keystone-SDA

«J’aimerais surtout m’enfuir, mais ça va être difficile.» Lorsque Corinne Desarzens reçoit le prix Michel-Dentan 2023 au Cercle littéraire de Lausanne pour «Un Noël avec Winston», elle ouvre son discours par cet aveu. «Dès que j’entre dans une salle fermée, je cherche les panneaux 'Exit'».

Trois ans plus tard, la voilà distinguée par le Prix Ramuz et le Grand Prix suisse de littérature pour l’ensemble de son œuvre, c'est-à dire une trentaine de publications, sans oublier les livres écrits et jamais publiés. Mais parler d’elle reste une épreuve. «C'est ce que je veux éviter», dit-elle en faisant dévier le discours comme l'interview avec Keystone-ATS vers un récit.

À plus de 70 ans, l’auteure multiprimée dresse sans le vouloir son autoportrait: une femme inquiète des cadres trop serrés, allergique aux itinéraires balisés, fidèle à ses obsessions.

«Merci au courage du jury d’avoir lu jusqu’au bout», lance-t-elle avec malice. Elle remercie aussi son éditrice «de prendre le risque de tout ce qui dépasse, de ma maladresse». Car elle se dit «maladroite», revendique une parole «décousue», parfois trop directe. «J’ai atteint un âge où l’on peut enfin s’exprimer spontanément.»

La première marche

Elle aime pourtant que «la première marche d’un escalier soit solide», dit-elle en citant Charles-Ferdinand Ramuz. Il lui a d'abord fallu «assurer», composer avec «ces histoires de séduction». Elle compare l’écriture et la liberté de ton à la musique: «Avant le jazz ou l’improvisation, il y a souvent une formation classique.»

Son rapport au monde passe par la digression et l’image. À Lausanne, elle voit d’abord «les yeux» – ceux de l’Hôpital ophtalmique, où elle a enquêté pendant deux ans pour «Le petit cheval tatar» (2025), fascinée par les récits médicaux et les chercheuses en chair et en os.

Dans son livre «Un Noël avec Winston», elle appelle Churchill par son prénom, Winston, sans le tutoyer. Elle admire sa capacité à réciter Keats ou Shakespeare jusque dans les tranchées. «C’est de cette façon-là que j’aurais aimé apprendre l’histoire.» Non par les dates, mais par «la corde autour de la taille d’un homme qui sauve quarante marins», allusion à un naufrage de 1919 qui traverse son récit.

«M'arrêter devant chaque personne.»

Elle évoque encore une photographie de 1918 montrant Churchill passant les troupes en revue, prenant le temps de regarder chaque homme. «J'aimerais faire ça aussi, m'arrêter devant chaque personne.»

Car Corinne Desarzens fonctionne «par impulsion», dit-elle. Comme lors d'un récent voyage en Écosse avec ses enfants trentenaires. Eux planifient, consultent leurs téléphones, réservent à l'avance. Elle n'utilise pas de portable par choix, préfère marcher trente kilomètres par jour et demande son chemin à des inconnus.

Mais elle souligne: «Mes enfants sont mes maîtres à penser. Ils ont souvent raison. Moi, je suis à la traîne, mais pas pour des raisons techniques. Ils ont une clarté de raisonnement que j'ai mise du temps à acquérir.»

Ses enfants lui reprochent son imprévisibilité. «Tu pleures et cinq minutes après tu souris à un inconnu.» Elle revendique le hasard, la chance, le risque. «On nous apprend la sécurité, la sécurité, toujours. Bien sûr, c'est mieux que la maison ne brûle pas. Mais vivre, c'est prendre des risques.» Sa philosophie? «Que la chèvre mange le loup.» Inverser le rapport de force que l’on tient pour naturel.

Entre érudition buissonnière et autodérision

Entre érudition buissonnière et autodérision, Corinne Desarzens cultive l'écart. «Ce n'est pas du savoir, c'est de la pure curiosité», dit-elle. Une curiosité qui l'entraîne loin des sentiers battus, vers les cornichons transformés en sous-marins, les tartans écossais ou les psaumes murmurés dans la tempête.

«On me dit parfois que j'ai de l'humour», confie-t-elle, «et ça me surprend, parce que je passe d'habitude pour quelqu'un d'hyperintellectuel et d'illisible. Si c'est le cas, tant pis, on n'est pas obligé de me lire.» Elle déplore «les égos beaucoup trop grands dans ce milieu» et souligne que «l'autodérision, c'est important».

Écrire pour, jamais contre

«J’écris rarement contre quelque chose. Dans ma famille, nous étions des rebelles. Et nous en avons payé le prix.»

Grande amatrice de cinéma, elle compare cette posture à celle que l'on découvre dans «Paterson» de Jim Jarmusch ou de «Perfect Days» de Wim Wenders: on y suit un conducteur de bus et un homme de ménage, dans leur quotidien. «C’est un train-train en apparence ordinaire, mais il y a comme une forme de résistance silencieuse». Et la capacité de voir la beauté, où qu'elle se trouve.

Grande lectrice – «facilement une dizaine de livres par semaine» –, elle dit n’éprouver aucune rivalité avec les autres écrivains. «Quand un jeune auteur sort quelque chose, j’ai juste envie de savoir ce qu’il a dans le ventre.» Sa curiosité s’étend à la peinture, aux carnets de voyage et aux langues.

Un regret peut-être pour cette femme passionnée par les mots – des «tapis volants» – et les cultures – elle a notamment étudié l'anglais, le russe, l'arabe, le japonais, le romanche -, ne pas être encore suffisamment traduite. Le Grand Prix suisse de littérature lui en offrira peut-être l’occasion.