Littérature«Si vous traversez l'enfer, je pense à vous» – Elle brise le tabou du deuil périnatal
Valérie Passello
21.1.2026
«Ce qui ne sera pas – Après la neige», c'est le titre du nouveau roman d'Abigail Seran, qui paraît ce 21 janvier aux éditions Okama. Ce dixième ouvrage est particulier pour l'écrivaine romande, car elle y aborde un sujet intime et délicat: la perte d'un enfant en cours de grossesse. Rencontre.
Abigail Seran signe l'émouvant roman autobiographique «Ce qui ne sera pas – Après la neige».
Quand la naissance devient la mort. Sans conteste, le sujet est délicat. Tabou, même, dans une société qui glorifie «la grossesse triomphante facile», remarque Abigail Seran.
Dans «Ce qui ne sera pas – Après la neige», c'est une partie de son histoire qu'elle raconte, un drame qui lui est tombé dessus, sans crier gare, il y a 26 ans. Mais l'écrivaine précise: «Ce n'est pas un récit. J'ai fait ce choix d'être vraiment sur une construction romancée. Et je ne voulais pas non plus écrire un roman de résilience. Le propos, c'est de dire: voilà ce qui peut arriver, la perte d'un bébé ou d'un nouveau-né, ça existe».
Perdre un enfant durant le deuxième trimestre de la grossesse, avec les progrès de la médecine et le suivi des futures mères, cela paraît inconcevable. Et pourtant... «J'ai découvert l'ampleur de ce que ça représentait quand j'ai compris qu'il y avait des guides, des brochures et quand j'ai vu le nombre de tombes au cimetière», relate l'écrivaine.
Un mot sur l'auteure
Myriam Ramel
Franco-suisse, Abigail Seran est juriste de formation. Elle a co-fondé et dirige la Maison des Écrivaines, des Écrivains et des Littératures (MEEL) en Valais (Suisse). Impliquée dans le monde culturel, elle participe également à des projets qui mettent l’écriture au cœur de la société comme «d’écrire ma ville». Variant les genres, elle a publié des romans, des nouvelles, des chroniques, a écrit une pièce de théâtre pour une comédie musicale, ainsi que le texte d’un chant lyrique. «Ce qui ne sera pas» est son dixième ouvrage.
Mieux comprendre
Pour Abigail Seran, un éclairage littéraire sur l'indicible -il n'existe pas de mot pour qualifier les parents ayant perdu un enfant- est nécessaire à plusieurs titres.
«Il y a quelque chose de l'ordre du partage avec ce texte», dit-elle.
«J'ai vraiment beaucoup hésité à aller à la publication... mais les gens qui m'ont poussée m'ont dit: 'il y a tellement peu de choses sur le sujet et on se sent tellement seul, il parlera à d'autres, c'est pour cette raison qu'il faut y aller'». Un acte courageux? Inconscient? «Je suis touchée qu'on puisse penser que c'est courageux. Je pense qu'il y a un tout petit peu d'inconscience. Mais il y a cette profonde conviction: j'aurais aimé rencontrer un texte comme ça il y a 26 ans», répond-elle.
Tout à la fin de son livre, elle pose d’ailleurs cette phrase forte: «À vous qui traversez ou avez traversé l'enfer, je pense à vous. Puissiez-vous trouver un jour un peu de paix».
D'autre part, le texte peut aussi parler à toutes les personnes qui n'ont pas vécu un deuil périnatal, mais qui y sont confrontées de près ou de loin. Abigail Seran poursuit: «J'aimerais qu'on comprenne ce qui se passe et ce qui se joue dans ces heures-là. Et j'espère que ce roman pourra parler aussi à celles et ceux qui sont les proches, qui sont souvent très démunis, sur comment est-ce qu'on aborde les choses, qu'est-ce qu'on dit, qu'est-ce qu'on ne dit pas... qu'on trouvera mieux le bon comportement».
L'histoire raconte les gestes ou paroles bienveillants, mais aussi les «coups de griffes» reçus sur le chemin de la reconstruction, souvent par maladresse ou par ignorance. «Un silence complice vaudra toujours mieux que des mots difficiles. Il me semble que la présence parfois n'a pas besoin de mots pour dire qu'on est là», considère-t-elle.
Un appui bienvenu
Mais pourquoi maintenant? Quel a été le déclic? «Quand on a commencé à se rapprocher des 25 ans, raconte Abigail Seran, je me suis dit: 'il me semble qu'il y a une génération qui est passée et que je suis suffisamment à distance des événements pour envisager de commencer à raconter'. J'ai toujours eu envie un jour de parler de ce sujet-là, parce qu'il est très très peu traité en littérature. Et puis il y avait cette espèce de délai, le quart de siècle, qui me donnait cette permission d'y aller».
Un sujet qui nous concerne tous
Chaque année, indique Pro Juventute, plus de 700 enfants meurent en Suisse au cours de la deuxième moitié de la grossesse et à l'approche de la naissance: chaque jour, deux familles sont touchées par ce coup du sort. De plus, une grossesse sur trois ou quatre se termine par une fausse couche au cours des trois premiers mois ou lorsque les parents décident d'interrompre la grossesse. En Suisse, on estime que 20'000 femmes sont concernées tous les ans.
Plusieurs sites internet existent pour accompagner les personnes qui traversent cette épreuve. En voici quelques-uns:
Une semaine d'écriture en Provence avec deux autres auteures, Maurane Formaz et Velia Ferracini, lui a permis de poser les jalons du roman: «C'était difficile de replonger dans ces souvenirs-là. C'était douloureux, plus que ce que je ne pensais. Mais leur bienveillance et leur aide aussi, pour parler librement, pour échanger d'un point de vue des événements, mais surtout du point de vue du traitement littéraire des événements, ça a été décisif pour avancer», relate l'écrivaine chablaisienne.
Et d’ajouter: «Ce qui a été assez beau dans ce travail d'écriture, c'est que ça m'a permis de rassembler plein de souvenirs qui étaient à différents endroits dans ma vie et de les regrouper tous ensemble. Ça a permis aussi de réouvrir les discussions sur les événements, ce que l'on n'avait pas forcément fait avec mes proches».
Abigail Seran salue aussi le courage des éditions Okama, qui ouvrent une collection Littérature avec ce roman, dont le sujet est loin d'être facile: «C'est un très beau cadeau, cette confiance-là».