La faim dans le monde ne pourra être éradiquée - bilan

Philipp Dahm

24.12.2020

D’après le Programme alimentaire mondial, 2021 pourrait être pire que cette année en ce qui concerne la faim dans le monde. Si la classe politique est souvent appelée à agir, il y a aussi des choses que chacun peut faire.

Des défis mondiaux

Le Programme alimentaire mondial des Nations Unies s’est vu décerner le prix Nobel de la paix cette année. Mais pour quelle raison? En 2019, près de 690 millions de personnes souffraient de sous-alimentation – et ce nombre pourrait même atteindre 840 millions dans dix ans. L’ONU manquera probablement son objectif d’éradiquer la faim à l’horizon 2030. Et ce, malgré les progrès extrêmes réalisés dans la lutte contre la pauvreté aux quatre coins du globe. Notre série en quatre parties intitulée «Des défis mondiaux» met en lumière les facteurs décisifs. La première partie traitait du facteur démographique, la deuxième partie traite du facteur climatique, tandis que la troisième partie aborde le facteur humain, avant ce bilan en guise de conclusion.

La première partie de cette série portait sur l’évolution démographique mondiale. Même si ce facteur peut provoquer des crises alimentaires locales en relation avec le changement climatique, dans l’ensemble, les tendances démographiques ne sont en aucun cas un motif d’inquiétude.

Comme cela a été expliqué dans cette série, les Etats traversent une sorte de cycle démographique au cours de leur développement. Les chercheurs pensent donc pouvoir prévoir à quelle valeur la population se stabilisera. Ils estiment qu’en 2050, 9,74 milliards de personnes peupleront la planète. Un autre milliard viendra s’ajouter d’ici 2100.

L’oncle Sam sur une affiche de recrutement de la Première Guerre mondiale.
Domaine public 

La grande question est donc la suivante: notre planète peut-elle nourrir dix milliards de personnes? Oui, répond l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Il est faux d’écrire que les rendements alimentaires devront être augmentés de 70%, comme on le répète sans cesse.

En effet, le chiffre avancé par la FAO s’élève à seulement 50% et englobe tous les rendements agricoles, c’est-à-dire également les aliments pour animaux et les biocarburants. Cependant, il semble exclu qu’à l’avenir, des terres agricoles puissent être perdues dans les proportions actuelles au profit de la production de biocarburants et de nourriture pour animaux destinés à l’alimentation humaine.

Ce que chacun peut faire à son échelle

Le fait que la faim dans le monde soit toujours un problème s’explique par de nombreuses raisons, comme cette série entend le montrer. Pour commencer à changer les choses à son échelle, il convient tout d’abord de déclarer la guerre au gaspillage. Des activistes estiment qu’en Suisse, un tiers de la nourriture se perd tout au long de la chaîne alimentaire. Cela représente 330 kilos par personne, soit 2,8 millions de tonnes par an à l’échelle nationale.

Les chiffres témoignent d’un «problème du premier monde»: en Suisse, où seulement 7% des revenus sont consacrés à l’alimentation, les ménages contribuent à 28% du gaspillage alimentaire. Au Cameroun, où la part consacrée à l’alimentation s’élève à 45%, ce chiffre n’est que de 5%. La galerie ci-dessus présente des conseils pour éviter le gaspillage.

Des projets de lutte contre le gaspillage: des initiatives comme Äss-Bar (aess-bar.ch) collectent les restes tels que le pain de la veille et permettent de sauver des aliments de la destruction.
Keystone

En dehors des ménages, quels sont les facteurs qui empêchent la nourriture de finir dans les assiettes? Une part de 20% est perdue dans l’agriculture, par exemple lorsque les récoltes ne sont pas de la forme souhaitée. Une part de 35% est perdue lors de la transformation, par exemple lorsque les abats sont triés dans les abattoirs. Dix pour cent sont gaspillés dans le commerce de détail, alors que sept pour cent des pertes proviennent du secteur de la restauration avec des portions et des buffets trop copieux.

Blanc ou cuisse?

Réduire le gaspillage dans sa propre sphère d’influence est une chose. Contribuer à la surproduction au niveau transnational en est une autre. Et un tel déséquilibre peut même dans le pire des cas mener d’autres marchés à leur perte, comme le montre clairement l’exemple de la viande de poulet en provenance de l’UE.

Comme les clients européens mangent principalement du blanc de poulet, cela occasionne un surplus de cuisses et d’ailes. Avec le soutien de l’UE, celles-ci sont exportées vers des pays tels que le Ghana, où la viande importée est proposée à des prix qui rendent le marché national du poulet non rentable pour les producteurs locaux.

Marché à Accra, au Ghana: quand les produits bon marché importés de l’UE supplantent les producteurs locaux.
Keystone

Quiconque considère qu’on ne peut nourrir la planète sans se concentrer sur les produits locaux de saison ne peut soutenir durablement de telles politiques. Les subventions, la politique d’exportation, le service de la dette et les douanes ont un impact énorme sur la production alimentaire mondiale.

A l’échelle politique, le pouvoir du vote

Que peut-on faire à l’échelle individuelle? Chaque client a le choix, bien sûr. Pour rester sur le même exemple, on peut aussi acheter autre chose que du blanc de poulet. Mais à moyen et long terme, la société a également son mot à dire sur la façon dont les choses sont faites au niveau bureaucratique – à travers les urnes.

La montée des Verts, observée dernièrement lors des élections fédérales de 2019, n’est que la partie émergée de l’iceberg: au-delà des élections fédérales suisses marquées par une prise de conscience climatique, les écologistes se sont établis dans des parlements aux quatre coins de l’Europe au cours des quatre dernières décennies. Que l’on apprécie ou non le parti, on peut constater que Les Verts ont influencé les autres partis avec leurs programmes à vocation écologique.

La «vague verte» déteint également sur les autres partis: la présidente du parti et conseillère nationale Regula Rytz et Natalie Imboden (à gauche), membre du Grand Conseil du canton de Berne, sont satisfaites des résultats des élections fédérales du 20 octobre 2019.
Keystone

De nos jours, rares sont les programmes de partis qui évitent de s’engager, sous une forme ou une autre, dans la protection de l’environnement, de la nature et du climat. Le mérite en revient également aux électeurs verts: même si de tels changements prennent du temps, les citoyens des démocraties ont une voix et une possibilité, bien que modeste, d’influencer les choses.

La perspective d’un combat

Enfin, la situation alimentaire est également influencée par la consommation mondiale de viande: outre la terre sur laquelle leur nourriture est cultivée, les animaux consomment aussi beaucoup d’eau tout en produisant nettement plus de dioxyde de carbone.

Un kilogramme de bœuf engendre par exemple une consommation de 50 000 litres d’eau et des émissions équivalentes à celles d’un trajet de 250 kilomètres en voiture. Un seul jour sans viande par semaine permet d’économiser 50 kg de CO2 par an et par personne.

Emissions de gaz à effet de serre par kilogramme de produit alimentaire, selon le secteur de la chaîne d’approvisionnement.
Our World in Data/Hannah Richter

L’avenir de l’approvisionnement alimentaire mondial est décrit dans le document «Welternährung 2030», une prise de position consacrée à l’alimentation mondiale soutenue par des initiatives allant d’Action contre la faim à World Vision en passant par Oxfam. Le document appelle à miser sur l’agroécologie plutôt que sur l’agrobusiness, à privilégier une agriculture qui soit non seulement durable et respectueuse de l’environnement, mais aussi responsable sur le plan social, dans la mesure où la faim touche particulièrement les populations pauvres.

Et le Programme alimentaire mondial (PAM)? L’organisation sait parfaitement où se trouvent les points chauds en matière de lutte contre la faim. Elle a été récompensée par le prix Nobel de la paix, même si l’objectif d’éradiquer la faim à l’horizon 2030 est loin d’être atteint. La tendance est même actuellement négative, comme le PAM vient une nouvelle fois de le signaler.

«Nous sommes en train de perdre la bataille contre la faim comme jamais auparavant», a déclaré au «Guardian» David Beasley, directeur exécutif du PAM. «Et c’est au Yémen que nous la perdons le plus.» 270 millions de personnes sont en danger et l’année 2021 risque d’être encore pire que cette année  – le combat devra se poursuivre.

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