La faim dans le monde ne pourra pas être éradiquée

de Philipp Dahm

24.12.2020

L’agriculture en Arabie saoudite, en janvier 2020: étant donné que l’irrigation fait baisser le niveau de la nappe phréatique, Riyad loue des terres agricoles en Afrique.
Keystone

En réalité, notre planète est capable de subvenir aux besoins de ses habitants; pourtant, l’homme y fait face en employant des méthodes toxiques telles que l’emploi de pesticides et la monoculture. La spéculation sur les denrées alimentaires – et maintenant aussi sur l’eau – est une pratique particulièrement discutable.

Mark Twain

Des défis mondiaux

Le Programme alimentaire mondial des Nations Unies s’est vu décerner le prix Nobel de la paix cette année. Mais pour quelle raison? En 2019, près de 690 millions de personnes souffraient de sous-alimentation – et ce nombre pourrait même atteindre 840 millions dans dix ans. L’ONU manquera probablement son objectif d’éradiquer la faim à l’horizon 2030. Et ce, malgré les progrès extrêmes réalisés dans la lutte contre la pauvreté aux quatre coins du globe. Notre série en quatre parties intitulée «Des défis mondiaux» met en lumière les facteurs décisifs. La première partie traitait du facteur démographique, la deuxième partie du facteur climatique, tandis que cette troisième partie aborde le facteur humain, avant un bilan en guise de conclusion. 

La démographie et le climat sont des sujets complexes dont l’histoire, les effets et les connexions commencent seulement à être compris. Les pionniers de l’industrialisation n’auraient probablement jamais imaginé les dégâts que peuvent causer les gaz d’échappement.

Si des circonstances atténuantes peuvent toujours être appliquées aux phénomènes à long terme, il n’y a guère d’excuse pour d’autres tendances actuelles, comme lorsque la surexploitation, la maximisation des profits et la spéculation menacent les fondements mêmes de l’alimentation.

Des monocultures artificielles

Si l’homme ne perturbe pas l’atmosphère, il empoisonne l’environnement autrement: probablement responsables également de la mort massive de nos abeilles, censées assurer la pollinisation, les pesticides sont un mauvais service rendu aux plantes qu’elles visent pourtant à protéger.

En tout état de cause, la population mondiale n’assure pas la diversité de la faune: 72% des calories que nous recevons proviennent de seulement quatre plantes. Et parmi les plantes que nous cultivons, toutes ne sont pas utilisées pour l’alimentation, loin de là: le maïs constitue par exemple une flex crop – culture polyvalente –, car il peut également être utilisé pour nourrir les animaux ou pour la production de biocarburant.

Une monoculture: la culture céréalière dans l’Illinois.
Keystone

La canne à sucre, le soja ou l’huile de palme peuvent également être utilisés de cette manière, ce qui donne généralement lieu à d’importantes monocultures. 70% des terres arables à travers le monde sont cultivées par un pour cent des agriculteurs. Marita Wiggerthale, de l’organisation humanitaire Oxfam Allemagne, laisse entendre que le degré de nécessité des flex crops pour l’alimentation «ne joue pas le plus grand rôle».

Flex crops et cash crops

Si les terres arables ne sont pas reprises par des flex crops ou des cash crops telles que le cacao ou le café, elle peuvent céder la place à d’autres industries: selon Marita Wiggerthale, la plupart des terres reviennent à l’exploitation minière en Amérique latine, au bois en Europe de l’Est, aux barrages en Asie, ainsi qu’au bois, à l’exploitation minière et aux biocarburants en Afrique.

Elle fait également référence à la plateforme Land Matrix, qui recense les principaux investisseurs dans des secteurs tels que l’agriculture ou l’exploitation minière et leurs pays cibles. La Suisse se classe au huitième rang mondial des acheteurs. Qu’est-ce qui pose problème lorsque des pays investissent dans l’agriculture d’autres Etats?

Les investissements agricoles suisses dans le monde.
Land-Matrix

Pour Marita Wiggerthale, le principal problème se situe dans la marchandisation. «En pratique, cela signifie que les aliments deviennent des marchandises. Ils sont considérés comme des matières premières agricoles et non plus comme ce qu’ils sont à l’origine: des produits destinés à la consommation humaine. Dans de nombreux cas, ils sont produits à grande échelle dans des monocultures qui emploient massivement des pesticides dangereux pour la santé et l’environnement.»

Une spéculation sur les terres et les aliments

Cela a des conséquences, affirme Marita Wiggerthale: «Souvent, les droits existants sur les terres sont ignorés et des gens sont chassés des lieux qu’ils exploitent habituellement. Ceux qui veulent vraiment cultiver des aliments ont de moins en moins de terres à disposition.» La crise financière de 2008 a notamment provoqué une «fuite vers des actifs sûrs», précise-t-elle: «La spéculation sur les terres est devenue lucrative.»

Mais les aliments font également l’objet d’une spéculation ces temps-ci: «Sur les bourses européennes, le blé est le produit le plus échangé. On constate la même tendance sur le marché européen des contrats à terme européennes que sur la bourse de Chicago. Le marché des contrats à terme dépasse de plus en plus la production», explique Marita Wiggerthale.

En réalité, l’objectif principal du marché des contrats à terme est de protéger les acheteurs et les vendeurs de céréales contre les fluctuations des prix et de leur permettre une planification plus sûre. Le seul problème est que jusqu’à 3,7 fois plus de blé que ce qui est récolté est aujourd’hui échangé en bourse en Europe, constate Marita Wiggerthale. «La logique du marché financier fait qu’il s’agit de moins en moins de couvrir les risques et de plus en plus d’une pure spéculation financière. La réglementation n’est pas faite de manière à protéger ces secteurs en conséquence.»

Le marché des contrats à terme expliqué (en anglais).

Depuis le 7 décembre, des contrats à terme sur les ressources en eau sont également échangés aux Etats-Unis: désormais, les spéculateurs peuvent aussi miser sur les épisodes de sécheresse, rapporte «Bloomberg».

L’eau, le pétrole de demain

En matière de sécurité alimentaire, les barrages peuvent devenir un facteur vital. La Chine a par exemple apprivoisé ses fleuves nationaux avec 87 000 barrages qui produisent 352 gigawatts d’électricité. Mais aujourd’hui, la République populaire s’apprête également à endiguer les débits d’eau provenant du plateau tibétain.

Le plateau tibétain est un pion stratégique pour la Chine: douze fleuves transnationaux y prennent leur source.
YouTube/Caspian Report

Douze fleuves transnationaux dont dépendent trois milliards de personnes prennent leur source dans le «château d’eau de l’Asie», notamment le Gange et le Brahmapoutre, les artères vitales de l’Inde. Mais le volume d’eau diminuera à l’avenir avec la fonte des glaciers: en construisant des barrages, Pékin pourra contrôler la diminution de la quantité d’eau et s’en servir pour exercer des pressions politiques.

Les fleuves, outils de pouvoir: la Turquie pourrait facilement fermer le robinet pour l’Irak.
YouTube/Caspian Report

Le tableau est similaire en Turquie: 600 barrages produisent déjà de l’électricité le long de l’Euphrate et du Tigre – et autant d’autres doivent venir s’y ajouter. Cependant, l’Euphrate puise 90% de son eau sur le plateau anatolien, contre 45% pour le Tigre. En théorie, cela rend la production alimentaire irakienne très dépendante d’Ankara, qui emploie également les débits d’eau comme une arme contre les Kurdes.

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