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Vue sur Cavaione, avec Tirano (Italie) visible au fond de la vallée, photographiée le jeudi 10 juillet 2025.
KEYSTONE
Le 12 juillet 1875 est un jour historique pour le village de Cavaione, au-dessus de Brusio, dans le Val Poschiavo. Les 108 habitants de l'époque sont devenus suisses après avoir été apatrides pendant des années. 150 ans plus tard, la population commémore l'événement.
L'histoire d'Antonio Plozza est incroyable. L'homme est né en 1850 et n'a jamais quitté Cavaione, le petit village de montagne. Et pourtant, il a changé quatre fois de nationalité au cours de sa vie: d'abord autrichien, il est ensuite devenu sujet du royaume de Sardaigne, qui est ensuite devenu le royaume d'Italie. En 1875, il a finalement obtenu la nationalité suisse.
Son histoire est l'une parmi d'autres racontée dans l'exposition de la Société historique du Val Poschiavo dans l'ancienne école de Cavaione. Des photos et des documents historiques rappellent les 150 ans de la naturalisation des habitants de Cavaione.
Cavaione est la dernière commune à avoir adhéré à la Confédération. Au fil des siècles, elle a été témoin des dynamiques des frontières européennes: de l'année 1512, lorsque l'Etat des Trois Ligues a annexé la Valteline, jusqu'à la Convention de Piattamala en 1863, lorsque les frontières entre deux nouveaux Etats-nations, l'Italie et la Suisse, ont été définitivement fixées.
«L'histoire de Cavaione nous rappelle que l'Etat tel que nous le connaissons aujourd'hui, avec ses frontières, est une invention moderne qui a vu le jour dans la seconde moitié du XIXe siècle», explique Sacha Zala, professeur d'histoire à l'Université de Berne et natif de Campascio à Brusio.
Auparavant, il y avait sur le territoire une superposition de différents types de frontières, de domaines, de souverains, de droits d'usage et de propriété privée. «Avec l'Etat moderne est apparu le besoin d'avoir un contrôle total sur la frontière, qu'elle soit de nature territoriale, religieuse, politique ou économique», poursuit l'historien.
Les habitants de Cavaione ont vécu pendant des siècles en totale indépendance. Jusqu'à leur naturalisation en 1875, ils pouvaient être considérés comme des citoyens qu'aucun Etat ne considère comme ses ressortissants. Ils ont d'ailleurs profité de cette situation. L'ambiguïté de leur statut leur permettait parfois d'échapper à l'Etat, par exemple pour le service militaire.
«Avec le début de la scolarisation au 19e siècle, les habitants comprennent qu'ils ne peuvent plus vivre dans une indépendance absolue», explique Sascha Zala. Pour pouvoir bénéficier des services de l'Etat, ils devaient clarifier à quel Etat ils appartenaient.
La commune de Brusio n'était toutefois pas prête à prendre en charge les coûts d'intégration des plus pauvres d'entre les pauvres. C'est finalement un décret fédéral qui a permis d'édicter une loi d'aide et permis la naturalisation des 108 Cavaionais.
«Finalement, ils étaient heureux d'avoir enfin une autorité qui leur donnait ce qu'ils demandaient», explique M. Zala. Le sentiment d'appartenir à un Etat était secondaire.
Aujourd'hui, il n'y a bien sûr plus de témoins de cette époque. Mais parmi les huit habitants restants de Cavaione, on trouve encore les descendants directs des familles qui sont devenues suisses il y a 150 ans.
Piera Plozza en fait partie. «Je suis comme un rouge-gorge», dit cette petite femme élancée en faisant allusion à l'oiseau chanteur sédentaire, tandis qu'elle rassemble le foin dans un pré. Elle est née à Cavaione, y a grandi et n'en est jamais partie.
Elle fête le 12 juin. «C'est bien d'être Suissesse, mais j'ai toujours été très attachée à l'Italie, car j'ai toujours travaillé avec des Italiens», se souvient la septuagénaire, qui a travaillé dans un atelier de tricot puis dans une entreprise de distribution de fruits et légumes à Campascio.
Cavaione se trouve juste en face de la Valteline et des montagnes orobiennes. Cette vue, Claudio Plozza la voit tous les jours depuis sa maison, où se trouvait autrefois le bureau de poste. Son père, Ezio Plozza, allait chercher trois fois par semaine les lettres et les paquets à Campascio.
«Comme il n'y avait pas de chemin, il devait y aller à pied», raconte l'homme de 84 ans. Ce n'est qu'en 1965 que la route en lacets a été asphaltée. Avec une meilleure desserte, les gens sont devenus plus mobiles et Cavaione a commencé à se vider.
Parmi les huit habitants actuels, il y a aussi Franco Balsarini, le dernier garçon né à Cavaione, en 1963. Avec un groupe de bénévoles, il prépare les festivités qui se dérouleront devant l'école, fermée depuis 1971. «Cette fête veut montrer aux gens que Cavaione existe et qu'il vaut la peine de s'y rendre une fois dans sa vie», explique-t-il.