Danger 8 sur 10 Blatten: comme un volcan invisible, la montagne n’a pas dit son dernier mot

Barman Nicolas

26.6.2025

Là où le ciel touche la roche, un étrange ballet se joue encore dans les hauteurs du Lötschental. Des volutes de poussière s’élèvent dans le ciel comme si un volcan invisible grondait encore. Ce ne sont pas des fumerolles, mais les répliques d’une catastrophe bien réelle qui, le 28 mai dernier, a englouti le village de Blatten.

Plongée dans un théâtre de l’extrême, entre déblaiements millimétrés, risques résiduels et leçons d’humilité face à la montagne.

Blatten - «C’est la nature qui décide. C’est elle le chef ici»

Blatten - «C’est la nature qui décide. C’est elle le chef ici»

Grâce à une autorisation, nous avons pu nous rendre sur place avec les équipes de sécurité. Reportage dans un théâtre de l’extrême, entre déblaiements millimétrés, risques résiduels et leçons d’humilité face à la montagne. (Interview Jonas Jeitziner)

26.06.2025

Nicolas Barman

Le silence du paysage, à première vue apaisé, est trompeur. Des nuages de poussière de roche s’échappent de la montagne comme une respiration incertaine, témoin d’un éboulement dont les répliques résonnent toujours.

Ces éboulis persistent, bruyants, imprévisibles et rappellent la violence de l'événement qui a laissé une plaie béante. Ces bruits sourds rappellent également que rien n’est fini.

Le silence du paysage, à première vue apaisé, est trompeur. Des nuages de poussière de roche s’échappent de la montagne comme une respiration incertaine, témoin d’un éboulement dont les répliques résonnent toujours.
Le silence du paysage, à première vue apaisé, est trompeur. Des nuages de poussière de roche s’échappent de la montagne comme une respiration incertaine, témoin d’un éboulement dont les répliques résonnent toujours.
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Une illusion sèche, une réalité instable

Sur le cône de déjection, le paysage pourrait presque tromper l’œil. À première vue, une étendue sèche, quasi désertique, où la Lonza cherche un nouveau lit, un nouveau chez-soi.

Mais comme l’expliquent les professionnelles, «il suffit de gratter cinq centimètres pour que l’humidité refasse surface» — un mélange de glace et de terre, instable, dangereux, insaisissable. Ici, aucun engin ne peut s’ancrer. Le sol pourrait avaler tout ce qui tente de s’y poser.

Cette catastrophe laisse derrière elle une cicatrice de 2,5 kilomètres de long. Le cône d'éboulis est estimé à dix millions de mètres cubes.
Cette catastrophe laisse derrière elle une cicatrice de 2,5 kilomètres de long. Le cône d'éboulis est estimé à dix millions de mètres cubes.
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L’expression «déplacer des montagnes» prend ici tout son sens. À Blatten, l’homme et ses machines semblent dérisoires face à cette nature aussi majestueuse qu’imprévisible.

Un niveau de danger 8 sur 10

Il aura fallu attendre 23 jours pour voir les premières interventions concrètes de l’armée. Une éternité, diront certains. Une prudence nécessaire, selon Jonas Jeitziner, porte-parole de l’état-major de crise du Lötschental.

«Le risque d’un nouvel éboulement était trop grand. Et le lac formé à Blatten représentait une incertitude majeure. Il a fallu évaluer tous les scénarios avant d’engager la moindre pelle mécanique.»

Aujourd’hui encore, la situation reste très tendue. «Globalement, on est toujours à un niveau de danger 8 sur 10. Mais sur certaines zones bien identifiées, on peut intervenir avec un risque réduit, grâce à une surveillance constante.»

Un combat météo-dépendant et des plans d’urgence prêts

La météo a joué un rôle décisif : quelques jours de beau temps ont ouvert une fenêtre. Mais rien n’est gagné, selon le porte-parole. «Le soleil est un allié. Mais dès que les nuages reviennent, les travaux doivent cesser. Le moindre orage pourrait changer toute la donne.»

Des plans d’urgence sont prêts, précise Jeitziner. Chaque scénario a été étudié, et chaque geste sur le terrain est cadré par des protocoles stricts. «La sécurité des équipes passe avant tout.»

Blatten, aujourd’hui, c’est plus qu’un chantier. C’est une leçon. Une démonstration brute que, face à la montagne, l’homme n’est jamais maître.
Blatten, aujourd’hui, c’est plus qu’un chantier. C’est une leçon. Une démonstration brute que, face à la montagne, l’homme n’est jamais maître.
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L’autre danger : le tourisme mal placé

Mais un autre phénomène commence à inquiéter : le tourisme catastrophe. «On a déjà eu des cas de curieux imprudents. Certains refusent de comprendre que les chemins sont fermés. Mais notre priorité, c’est zéro blessé, zéro mort», rappelle-t-il fermement.

Les accès sont verrouillés, des postes de sécurité surveillent les entrées, et des panneaux rappellent l’interdiction de s’approcher de la zone rouge.

Sous le lac, l’inconnu

Depuis le 20 juin, l’armée a entamé le nettoyage du lac formé par la catastrophe. «On s’occupe d’abord du bois flotté, des toitures, des débris visibles. Ce qui se trouve sous l’eau ? On ne sait pas encore. Aucun plongeur n’est encore descendu.»

Les équipes avancent prudemment, et l’intervention de l’armée se prolongera bien au-delà de ce 26 juin, mais sous un nom d'intervention différent. 

Un ensevelissement irréversible ?

En surface, tout semble figé. Mais la montagne reste active. «On a un radar, plusieurs caméras et des observateurs. Les éboulements continuent. Et la cuvette en amont reste instable», explique-t-il. Quant aux espoirs de retrouver des vestiges du village enseveli : «Pour l’instant, impossible de dire si quelque chose sera récupérable. Tout dépend de l’évolution de cette masse de terre, de glace et de pierre, encore en mouvement.»

Le village de Blatten dans la vallée du Lötschentalpris en photo en mars 1996. (KEYSTONE/Karl Mathis)
Le village de Blatten dans la vallée du Lötschentalpris en photo en mars 1996. (KEYSTONE/Karl Mathis)
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Plus qu’un chantier, une leçon : «C’est elle le chef ici»

Blatten, aujourd’hui, c’est plus qu’un chantier. C’est une leçon. Une démonstration brute que, face à la montagne, l’homme n’est jamais maître. «On peut faire tous les calculs du monde, résume Jonas Jeitziner. Mais à la fin, c’est la nature qui décide. C’est elle le chef ici.»

Dans cette vallée meurtrie, ce sont la patience, la solidarité et le respect des éléments qui serviront de fondations à toute reconstruction. Le reste, c’est affaire de temps. Et d’humilité.