La police botte en touche Ils droguent leurs femmes, les violent, filment tout... et restent impunis

Stefan Michel / trad.

15.5.2026

Sur des forums et des groupes de discussion en ligne, des hommes se partagent des vidéos où ils violent des femmes droguées. En Allemagne, plusieurs auteurs ont déjà été condamnés. En Suisse, en revanche, cette forme de violence semble encore largement absente des priorités judiciaires.

Dans les groupes de discussion et les forums en ligne, les hommes qui droguent les femmes et les abusent sexuellement échangent leurs expériences. Et ils partagent les vidéos qu'ils ont ainsi enregistrées (image symbolique).
Dans les groupes de discussion et les forums en ligne, les hommes qui droguent les femmes et les abusent sexuellement échangent leurs expériences. Et ils partagent les vidéos qu'ils ont ainsi enregistrées (image symbolique).
IMAGO/imagebroker

Stefan Michel / trad.

Pas le temps ? blue News résume pour toi

  • Des journalistes ont mis au jour un vaste réseau d’hommes qui endorment des femmes, les violent, filment les agressions puis diffusent les vidéos en ligne.
  • Ces contenus, désignés sous le nom de « sleep content », cumulent des millions de vues.
  • En Suisse, les autorités de poursuite pénale ne considèrent visiblement pas cette forme de violence sexualisée comme une priorité. Des spécialistes alertent sur les obstacles juridiques et l’absence de pression réelle, qui permettent aux auteurs de continuer à agir dans l’anonymat d’internet.

Le violeur de Gisèle Pélicot est aujourd’hui derrière les barreaux, tout comme plusieurs dizaines de ses complices (même si tous n’ont pas été arrêtés). Pourtant, ailleurs, des hommes continuent de droguer des femmes de leur entourage, de les violer pendant leur inconscience et de diffuser les images de ces crimes. Des millions d’internautes regardent ce que les plateformes appellent le «sleep content» : des viols filmés de femmes rendues inconscientes.

Depuis plusieurs années, les journalistes allemandes Isabell Beer et Isabel Ströh enquêtent sur ces réseaux. Confrontées à l’ampleur des crimes mis au jour, elles alertent l’Office fédéral de police criminelle, puis les services de police de Hambourg. Dans l’un des dossiers, elles sont convaincues que les viols ont été commis en Allemagne. Elles identifient un homme qu’elles appellent Nils: pendant quinze ans, il a drogué puis violé sa propre épouse.

Finalement, la police de Basse-Saxe intervient, retrouve Nils et ouvre une procédure à son encontre. Les vidéos des agressions commises sur sa femme ont été visionnées 14 millions de fois. Dans des groupes de discussion, il a par ailleurs prodigué des conseils à d’autres hommes sur la manière de droguer des femmes, décrivant avec une distance glaçante et un ton condescendant l’état de son épouse au lendemain des viols.

Ce n’est qu’après son arrestation et ses aveux que son épouse découvre ce qu’il lui a fait.

Il lui a fallu tomber sur des messages de lui, échangés sur un chat, pour accepter que l’homme qu’elle aimait lui avait réellement infligé cela, raconte-t-elle dans le documentaire Le réseau des violeurs: que font la police et la politique de la chaîne ARD. Ce n’est qu’au moment où elle découvre d’autres textes, dans lesquels elle le reconnaît sans le moindre doute à travers certains détails et le langage employé, que son amour pour lui bascule en un profond dégoût.

«Un jour, il m’aurait tuée», poursuit-elle. Jusqu’alors, elle souffrait de maux de tête inexpliqués, liés au fait que son mari la frappait alors qu’elle était sous sédation. Elle présentait aussi, par moments, des épisodes de diarrhée, conséquence d’un dosage excessif du produit anesthésiant que son époux lui administrait. Il s’en amusait dans des groupes de discussion. Au domicile du couple, la police a par ailleurs découvert des centaines de comprimés délivrés sur ordonnance, ajoute-t-elle.

Un réseau international de «sleep content»

L’un des groupes dans lesquels des hommes partagent et échangent leurs vidéos d’abus compte plus de 70 000 membres. Certains de ces extraits ont été visionnés des millions de fois. Parmi eux figurent ceux de Nils. Celui-ci est mort à l’âge de 60 ans dans un accident qu’il a lui-même provoqué, avant que le mandat d’arrêt n’ait pu être exécuté, rapporte le journal télévisé Tagesschau de l’ARD.

Les journalistes d’investigation se sont fait passer pour de simples utilisateurs afin d’entrer en contact avec des membres de groupes de discussion sur Telegram. Des journalistes de CNN ont procédé de la même manière. Ils y découvrent des échanges dans lesquels des hommes partagent des conseils sur la manière de droguer et d’abuser de femmes à leur insu. «Ils traitent les vidéos de ces échanges comme des marchandises», souligne le reportage.

Plus de 20’000 vidéos sont accessibles sur le site, regroupées sous l’appellation de «sleep content». Selon le reportage, elles ont cumulé des centaines de milliers de vues. Rien qu’en février 2026, la plateforme a enregistré 62 millions de visites.

Selon un porte-parole de l’Office fédéral de police criminelle, un nombre élevé de procédures d’enquête, à deux chiffres, est actuellement en cours en Allemagne. Dans le pays, six membres d’un groupe fermé sur Telegram auraient déjà été condamnés en 2026 pour avoir échangé des informations sur la manière de droguer et de violer des femmes, rapporte le journal Hessenschau.

Ils appellent les viols «conduite automobile», les femmes «voitures», et lorsqu'elles sont droguées, ils les qualifient de «cochons morts». Plusieurs fonctionnaires expérimentés auraient quitté l'enquête parce qu'ils ne supportaient plus les enregistrements vidéo.

La situation juridique

En Allemagne, la simple possession de vidéos de viol et, dans certains cas, leur diffusion, n’est pas toujours punie par la loi. Katrin Wahlmann, ministre de la Justice du land de Basse-Saxe, où Nils a été interpellé, souhaite que cette situation évolue et que ces faits soient érigés en infraction pénale, sur le modèle de ce qui existe déjà pour la pornographie infantile. Katrin Wahlmann

En Suisse, la situation diffère, comme l’a mis en évidence une intervention de la conseillère nationale Gabriela Suter (PS/AG) au Conseil national. Dans sa réponse, le Conseil fédéral précise que la possession ou la diffusion d’une vidéo montrant le viol d’une personne adulte, y compris en cas de «soumission chimique», peut relever de plusieurs dispositions pénales. S’ensuit une liste détaillée de bases légales:

  • Art. 179quater CP – Violation du domaine secret ou privé au moyen d'un appareil de prise de vues: filmer un viol porte atteinte au domaine secret de la victime, soit ce qu'une personne ne confie normalement à personne, comme ses pratiques sexuelles ou son intimité. Il est présumé que la victime n'a pas consenti à l'enregistrement. Cette disposition punit également quiconque conserve ou rend accessible un tel enregistrement en sachant que son origine est délictueuse, que ce soit ou non la personne qui l'a filmé.
  • Art. 197 CP – Pornographie: montrer ou rendre accessibles de tels enregistrements à une personne de moins de 16 ans, ou confronter autrui à ce contenu sans y avoir été invité.
  • Art. 197a CP – Transmission indue d'un contenu non public à caractère sexuel (en vigueur depuis le 1er juillet 2024): transmettre à un tiers ou rendre public un contenu sexuel non public sans le consentement de la personne identifiable, sans le consentement de celle-ci.
  • Art. 173 ss CP – Protection de l'honneur: applicable en lien avec la diffusion d'enregistrements à caractère pornographique ou sexuel.
  • Art. 135 CP – Représentation de la violence: applicable si l'enregistrement montre avec insistance des actes de cruauté, bien que les conditions soient très strictes et que cette norme ne soit qu'exceptionnellement applicable.
  • Art. 189 et 190 CP – Contrainte sexuelle et viol: selon le type d'actes sexuels commis sur la victime mise hors d'état de résister (notamment par soumission chimique), l'acte est qualifié de contrainte sexuelle (art. 189, al. 2 et 3) ou de viol (art. 190, al. 2 et 3).

Il existe donc, en réalité, un arsenal juridique déjà conséquent pour poursuivre la production et la diffusion de vidéos de viol. Reste une autre question, plus délicate : celle de leur traçabilité dans l’anonymat du réseau. Comment identifier et interpeller les auteurs? Et, au-delà, existe-t-il un moyen de faire fermer les plateformes qui hébergent ce type de contenus?

Ces questions ont été posées par blue News à l’Office fédéral de la cybersécurité ainsi qu’à plusieurs polices cantonales. Les réponses obtenues laissent entendre que ce type d’infraction ne figure pas parmi les priorités centrales de la lutte contre la criminalité et de la poursuite pénale en Suisse.

Les autorités suisses repoussent les demandes

L’Office fédéral de la cybersécurité renvoie, pour sa part, aux autorités cantonales de poursuite pénale. À Bâle-Ville, la police cantonale indique que la compétence relève du ministère public. Ce dernier affirme: «Il n’y a pas d’anomalies à Bâle-Ville concernant le phénomène délictuel que vous avez évoqué.» En raison d’une charge de travail importante, le responsable de la communication invite enfin le journaliste à poursuivre ses recherches dans un autre canton.

La police cantonale de Saint-Gall indique ne pas avoir eu à traiter de tels cas. La porte-parole estime dès lors qu’il n’y a pas lieu de s’étendre sur le sujet.

En Argovie, les autorités cantonales tiennent un discours similaire: le phénomène ne serait pas présent sur leur territoire, «contrairement aux cas d’abus d’enfants et à la pornographie enfantine qui en découle». Elles rappellent que la recherche sans soupçon est une mission relevant de l’ensemble du pays et ne peut être imputée à un canton en particulier. «Dans ce contexte, nous ne voyons pas de raison d’approfondir le sujet», concluent-elles.

La police cantonale zurichoise renvoie à un formulaire en ligne de l’Office fédéral de la police Fedpol, qui permet de signaler des contenus relevant de la pornographie illégale. Elle rappelle par ailleurs que de tels contenus doivent également être signalés à l’exploitant de la plateforme concernée.

Mais le simple fait de signaler ces contenus à l’exploitant du canal ne change rien pour les femmes droguées et violées à leur insu par leur conjoint. Ces situations dépassent la seule question de la représentation de contenus illicites: elles relèvent de crimes commis sans que les victimes en aient conscience. Tant qu’elles ignorent ce qu’elles subissent, les femmes droguées ne peuvent, de fait, déposer plainte.

«Dans ce contexte, nous ne voyons pas de raison d'approfondir le sujet.»

Police cantonale argovienne

Andrea Blaser, de l’association Frauenberatung Sexuelle Gewalt à Zurich, explique à blue News: «Dans le cadre de nos consultations, nous avons des cas qui indiquent que nous sommes également confrontés, en Suisse, à cette forme numérique de violence sexualisée.» Pour que les auteurs puissent être identifiés, il faudrait soit que les victimes déposent plainte elles-mêmes, soit que les autorités de poursuite pénale ouvrent une enquête à partir d’informations obtenues par d’autres voies.

Un délit poursuivi d'office

Certes, les autorités de poursuite pénale sont déjà fortement sollicitées par des infractions plus simples à mettre au jour. En Allemagne aussi, il a fallu plus d’un an et plusieurs signalements émanant des journalistes pour que les polices de différents Länder finissent par ouvrir des enquêtes.

Auparavant, les deux journalistes avaient échangé de manière clandestine avec un violeur, ce qui leur avait permis d’établir avec certitude que ses crimes étaient commis en Allemagne. En Suisse, les enquêteurs devraient donc, dans un premier temps, réunir des éléments permettant de démontrer que les abus ont bien été commis sur le territoire helvétique.

Martin Steiger de la Digitale Gesellschaft Schweiz, avocat à plein temps, explique: «Les contenus punissables, même sous la forme décrite, relèvent des missions classiques des autorités de poursuite pénale. En règle générale, cela se fait sur la base d’une plainte déposée par les victimes, ou lorsqu’il existe des indices permettant de situer un auteur en Suisse.»

L’un des principaux obstacles tient au fait que ces phénomènes dépassent les frontières nationales et supposent, par conséquent, une coopération internationale. «Les difficultés inhérentes aux démarches juridiques de toute nature peuvent conduire à l’existence, de facto, de zones de non-droit», est-il souligné.

Les auteurs, eux, semblent évoluer dans un sentiment d’impunité, comme l’ont montré les enquêtes menées par des journalistes des chaînes ARD et CNN, qui ont infiltré ces forums de discussion. Les reporters de la chaîne américaine ont même réussi à localiser un auteur présumé en Pologne. À en juger par ces investigations, on pourrait penser que les services de police devraient, eux aussi, être en mesure d’y parvenir.

Tout n'est que tactique?

Les démarches adressées aux polices suisses éclairent, en creux, les raisons pour lesquelles les auteurs continuent de se croire hors d’atteinte. Si les enquêteurs affirmaient plus clairement leur capacité technique à remonter la piste des auteurs qui partagent leurs crimes en ligne, ils pourraient ébranler ce sentiment d’impunité.

Mais il se peut aussi que les spécialistes de la cybercriminalité ne souhaitent pas s’exposer en laissant apparaître d’éventuelles limites de leurs moyens, et qu’ils aient déjà, en réalité, suivi la piste numérique de ces délinquants sexuels.

La police cantonale zurichoise conclut sa réponse concernant la lutte contre les vidéos de viol diffusées en ligne par cette observation: «Comme à l’accoutumée, nous ne nous prononçons pas sur les enquêtes et les procédures policières pour des raisons tactiques.»


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Notice sur l’IA: cet article a été traduit de l’allemand à l’aide de l’intelligence artificielle.