«L’égoïsme fait partie de notre nature»

Gil Bieler

19.11.2020 - 11:28

Des coronasceptiques manifestent à Berne: notre propension à respecter les mesures dépend également de notre personnalité et de notre environnement social.
Des coronasceptiques manifestent à Berne: notre propension à respecter les mesures dépend également de notre personnalité et de notre environnement social.
Keystone

Le message est clair et dans le même temps plausible: pour le bien de la société, nous devons nous restreindre en privé. Ce qui se révèle souvent difficile – un sociologue nous explique pourquoi la responsabilité personnelle ne suffit pas à elle seule.

Même en l’absence de mesures de confinement comme en Autriche, les recommandations et réglementations visant à contenir la propagation du coronavirus sont également étendues chez nous. Et malgré la baisse du nombre de cas ces derniers jours, il serait prématuré de les assouplir, a déclaré mardi Virginie Masserey, de l’Office fédéral de la santé publique, devant les médias. La situation reste selon elle fragile.

Se laver les mains, porter un masque, réduire les contacts: il n’est pas toujours facile de respecter systématiquement ces règles. Qui est ravi d’annuler un rendez-vous avec de bons amis pour épargner les hôpitaux? «L’égoïsme fait partie de notre nature», explique Joël Berger, sociologue à l’université de Berne. «Nos intérêts personnels constituent notre moteur principal en tant qu’êtres humains.»

Bien sûr, nous avons appris au fil de l’évolution à prêter attention aux intérêts de notre groupe social – mais cette motivation tend à être plus faible que les intérêts personnels, explique-t-il.

Ainsi, selon le sociologue, chaque individu pèse ce que les mesures de lutte contre le coronavirus lui coûtent et lui rapportent. Par exemple, indique-t-il, les jeunes doivent se restreindre considérablement, arrêter de se rendre à des fêtes et rencontrer moins d’amis, alors qu’ils sont dans le même temps moins vulnérables au virus. Pour eux, le prix à payer est généralement beaucoup plus élevé que pour les personnes âgées, dont le mode de vie est moins actif. Leur volonté de suivre les recommandations est par conséquent plus faible, poursuit-il.

L’âge n’est toutefois qu’un facteur parmi des centaines d’autres: «Même ceux qui ont une personnalité individualiste ont plus de mal à accepter les restrictions», explique Joël Berger.

La responsabilité personnelle exigée par le Conseil fédéral atteint donc rapidement ses limites en raison de notre tempérament. Ainsi, pour le sociologue, les choses sont claires: «Pour les mesures qui ne fonctionnent que si tout le monde s’y tient, les responsables politiques devraient fixer des consignes contraignantes.»

Comment raisonnent ceux qui ne respectent pas les consignes?

Des chercheurs de l’entreprise Ranas et de l’Eawag de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (ETH Zürich) ont cherché à savoir quels facteurs psychologiques déterminent notre propension à suivre ou non les consignes en matière de lutte contre le coronavirus. Après avoir interrogé 1000 personnes en Suisse alémanique afin d’établir une étude représentative, ils ont présenté les résultats en octobre.

Selon l’étude, ceux qui ne respectent pas les consignes ne craignent pas de décevoir les autres. «Ils n’ont pas non plus l’impression de devoir se montrer solidaires du personnel hospitalier ou des personnes particulièrement vulnérables», détaille Hans-Joachim Mosler, fondateur de Ranas et professeur émérite de psychologie sociale et environnementale à l’université de Zurich. C’est ce qui les distingue de ceux qui suivent les consignes, explique-t-il. Par ailleurs, ces personnes «éprouvent trop peu de rejet de la part des autres». Autrement dit, leurs transgressions ne leur sont pratiquement jamais signalées.

«Une grande partie de la population restera plus prudente»

54% des personnes interrogées ont affirmé suivre systématiquement les règles, tandis que 12% le font «seulement parfois» ou «rarement». Une nette majorité d’entre eux ont donc adapté leur comportement – il reste à voir si ce changement sera permanent. Sur la base d’observations faites à l’étranger, Hans-Joachim Mosler estime que certaines personnes redeviendront plus insouciantes une fois que le virus aura disparu de notre quotidien. «Mais une grande partie de la population restera plus prudente pour ce qui est des poignées de main ou des embrassades.» Selon lui, lorsque l’on prend une habitude, celle-ci perdure.

Quid des coronasceptiques convaincus? Un économiste de la santé interrogé par le «Tages-Anzeiger» a émis l’idée de leur infliger des amendes ou de leur refuser une place à l’hôpital en cas de pénurie de lits. Hans-Joachim Mosler ne partage pas cet avis: «Cela devrait alors s’appliquer également aux fumeurs ou aux personnes qui ont un accident de voiture sous l’influence de l’alcool.»

Des dimensions insoupçonnées

Responsabilité individuelle, solidarité, égoïsme: la pandémie soulève des questions d’ordre sociétal. Pourtant, selon le sociologue Joël Berger, il nous est encore difficile de considérer que nous faisons partie d’une société constituée de millions de personnes. Et plus le groupe et le problème sont importants, plus il est complexe de parvenir à une coopération, ajoute-t-il.

Joël Berger cite l’exemple des changements climatiques: «Les émissions de gaz à effet de serre de chacun peuvent être faibles à l’échelle mondiale – mais si tout le monde pense ne pas avoir de responsabilité vis-à-vis de cela, alors les émissions s’accumulent.»

Dans le cas de la pandémie de coronavirus, il constate cependant une différence décisive: le comportement personnel peut avoir des conséquences directes de grande ampleur. Nombreux sont ceux qui ne sont pas conscients de cette dimension, indique-t-il. «Une personne infectée peut déclencher des centaines de contaminations sans le savoir.»

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19.11.2020

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