«Depuis que je me revendique femme trans, je me sens mieux»

de Bruno Bötschi

14.2.2020

Olivia Sasse

Du temps de leur enfance déjà, Jenny, Lena et Nadia se sentaient différentes, elles ne se sentaient pas comme des garçons. Cet entretien en deux parties est consacré aux violences verbales subies au quotidien, au taux de suicides élevé ainsi qu’aux femmes trans célèbres.

La première partie de cet entretien est parue lundi passé et est disponible en cliquant ici.

Jenny, Lena et Nadia, nous faisions un tour en bateau l’été dernier avec quelques amis lorsqu’un événement fâcheux est survenu durant notre excursion.

Toutes trois: (Silence)

Je parle du moment où une personne de notre entourage a déclaré: «Ah, vous les travestis!» Quelle réaction cette remarque a-t-elle suscité chez vous?

Lena: Cette déclaration ne m’a pas atteinte personnellement. Même si elle a été prononcée de manière subite et inattendue, qui plus est de la part d’une personne que j’avais jugée ouverte d’esprit jusqu’à présent.

Nadia: Cette déclaration m’a choquée, mais ne m’a pas blessée personnellement car je me suis immédiatement rendu compte que cette personne ne se nuisait qu’à elle-même. Et je me suis demandé si elle était aussi insensible au point de ne pas ressentir que cette remarque n’était pas du tout appropriée à notre groupe. Cet individu a dégringolé d’une seconde à l’autre tout en bas dans le négatif de mon indice de sympathie.



Jenny: Ce n’est pas convenable, mais j’ai fait preuve de retenue car nous étions en voyage entre amis et je ne voulais pas voir la situation dégénérer. Il aurait toutefois été plus judicieux d’interpeler la personne et de la confronter à son attitude irrespectueuse et lui demander quel était son problème. Je n’aurais pas été contrariée si elle avait demandé directement au groupe: «Je ne vous comprends pas. Je n’arrive pas à vous cerner, expliquez-moi donc ça s’il vous plaît».

J’ai réprimandé cette personne dans la foulée, je lui ai dit qu’une telle remarque n’avait vraiment pas sa place ici et qu’elle était très blessante.

Lena: J’étais très contente de cette intervention. Et j’ai de plus apprécié que nous ayons ensuite eu une discussion au sujet de ces propos dénigrants.

Jenny: Je sais par expérience que de telles situations peuvent donner lieu à des conversations qui engendreront de la compréhension. S’il s’agit en revanche d’une attaque verbale, donc qu’une personne ne cherche qu’à se défouler et faire mal, ce qui est étrange, alors cela devient pesant et douloureux parce que je ne peux pas me défendre correctement dans une telle situation.

Comment affrontez-vous les attaques verbales au quotidien?

Lena: Avant, quand une personne tenait des propos dénigrants envers moi au restaurant ou dans la rue, je me sentais extrêmement offensée. Cette situation était aussi liée au fait qu’à l’époque, j’étais encore fragile et que je ne savais pas exactement qui j’étais. Aujourd’hui, je pense qu’il ne vaut généralement pas la peine de s’énerver sur des déclarations stupides proférées par des personnes autant ignorantes et intolérantes.

Olivia Sasse

De manière générale, comment vivez-vous aujourd’hui votre situation de personne trans en Suisse?

Nadia: Heureusement que nous vivons à Zurich, dans une ville tolérante. Les personnes trans ne subissent heureusement que rarement de réactions hostiles ici de nos jours.

Jenny: Des actes de violences se produisent malheureusement encore toujours à Zurich aussi. L’été passé par exemple, un stand autorisé d’activistes trans a été vandalisé. Ça ne va pas du tout.

Lena: Il y a quand même aussi de bons moments. J’ai rendu dernièrement visite à un couple d’amis qui a des enfants. Après avoir reçu leur invitation, j’ai demandé: «Puis-je venir en tant que Lena?»

Et quelle a été la réponse du couple?

Lena: «Absolument! Et puis nos enfants apprennent très tôt qu’il existe également des personnes trans». J’ai trouvé cela formidable.



Un fait qui frappe: chez les personnes trans, on dénote beaucoup plus rapidement une atteinte à la sphère privée. Elles sont pratiquement obligées de fournir des informations sur leurs parties intimes et les éventuelles opérations subies.

Lena: C’est malheureusement le cas, tout comme le fait d’être constamment interrogées au sujet de notre comportement sexuel. Cela ne regarde également personne et surtout pas les gens que je ne connais pas vraiment.

Nadia: Je ne discuterais de ces sujets qu’avec mes amies et amis les plus proches si cela arrivait.

Lena: Mais c’est un fait établi depuis longtemps: l’identité d’un individu ne se définit pas par rapport à ses caractéristiques sexuelles extérieures.

Jenny: Je me réfère volontiers au psychologue Udo Rauchfleisch. Il a un jour déclaré lors d’une conférence que l’affirmation disant que «tout va bien dès que tu es réassigné» était une vision dépassée depuis longtemps et complètement fausse. On sait aujourd’hui qu’une personne ne peut pas se sentir femme uniquement après avoir subi des opérations de chirurgie de réassignation sexuelle. La seule chose qui compte est qu’elle soit bien ressentie par chaque individu.

Olivia Sasse

L’outing de Caitlyn Jenner en 2015 en tant que femme trans a considérablement sensibilisé le public à la thématique transgenre. Madame Jenner était autrefois devenue champion olympique de décathlon sous son nom de Bruce Jenner et est aujourd’hui une star de la télévision aux États-Unis en faisant partie du clan Kardashian. Qu’est-ce que cet outing signifiait pour vous-mêmes?

Nadia: C’était un message fort. De nombreux états américains sont nettement en avance concernant les droits des transgenres par rapport à la Suisse. Cela s’explique aussi par le fait que les Américains sont très friands de paillettes et de glamour. En Suisse, il y a pourtant eu un événement qui a beaucoup attiré l’attention sur nous, les trans.

Lequel?

Nadia: La  transsexuelle bernoise Coco , avec le film documentaire sur sa vie que la télévision suisse a diffusé en 1991, a permis de faire connaître le sujet du transgenre à travers toute la Suisse et a suscité des discussions.

Lena: Coco était la première femme trans célèbre en Suisse, sa vie a également été en partie une source d’inspiration pour moi.



Aujourd’hui, des femmes à barbe gagnent des concours de chant (Conchita Wurst). Des pères de familles transsexuels interprètent des héros de séries («Transparent»). Et on trouve même à présent des livres pour enfants («George») qui abordent le sujet. La visibilité ne signifie de loin pas pour autant l’acceptation.

Jenny: Désolée, mais pour moi, Jenner et compagnie font partie de la haute société, ce qui est le contraire de nous, qui sommes des personnes simples souhaitant vivre normalement. Personnellement, je trouve bien plus important d’avoir pu fêter l’année passée les  «50 ans de Stonewall» . Un groupe de personnes trans, lesbiennes et homosexuels systématiquement discriminés ont résisté pour la première fois à un raid de la police à New York en 1969. L’événement est ainsi considéré par le mouvement lesbien et gay comme un tournant dans la lutte pour l’égalité de traitement et de reconnaissance. Le combat a essentiellement été mené par des personnes trans, entre autres par Sylvia Rivera et Marsha P. Johnson.

Lena: Tu as raison Jenny. Je ne veux pas en même temps minimiser l’histoire de Bruce respectivement de Caitlyn Jenner à l’époque des médiaux sociaux. C’est juste formidable lorsqu’une telle personne s’affiche et déclare à ses followers sur Instagram et autres réseaux: «Je suis comme je suis, et il y a encore beaucoup d’autres personnes semblables à moi».

Nadia: Je pense aussi que Caitlyn Jenner peut être un modèle. Tout comme je trouve super qu’aujourd’hui dans des films, des personnages trans soient interprétés par de merveilleux acteurs et actrices également trans eux-mêmes.

Et malgré cela, il arrive encore aujourd’hui que des personnes qui effectuent leur transition perdent leur emploi.

Nadia: C’est vrai, mais pour la majorité, cela s’effectue heureusement sans grand problème. Et parfois la situation problématique est aussi davantage due à la personne elle-même qu’à l’environnement.

Qu’entendez-vous par là?

Nadia: J’ai déjà vécu des cas où des personnes se sont comportées comme un éléphant dans un magasin de porcelaine durant leur transition.

Olivia Sasse

Je suppose qu’on rencontre autant de personnes compliquées parmi les personnes trans que dans tous les autres groupes sociaux.

Nadia: C’est aussi mon avis.

Lena: Oui, et cela est également dû au fait que, comme chez les personnes cisgenres, il existe des personnes trans très différentes. Être trans ne connaît pas le volet professionnel ou social. Je rencontre encore toujours des personnes avec lesquelles je n’ai aucun lien si ce n’est le fait d’être trans, ce que je ne trouve pas très grave en soi.

Un sondage effectué par le «Transgender Network Switzerland» (TGNS) en 2012 avait de quoi faire peur: le taux de suicides chez les trans doit être 40 fois plus élevé que la moyenne de la population totale.

Lena: Cet horrible nombre ne m’étonne pas, honnêtement. Lorsque vous tombez en tant qu’individu dans le «schéma normal» de la société, les choses se compliquent, et tout particulièrement chez une personne trans. Tout être soudainement rejeté dans sa famille et à son travail commence tôt ou tard à se révolter jusqu’à ce qu’il ne sache plus comment avancer.

De telles pensées vous ont-elles déjà traversé l’esprit?

Jenny: Je pense que chacun vit des moments difficiles à supporter. Dans mon cas, cela m’a plutôt donné davantage d’énergie. Une énergie à laquelle j’ai pu recourir quand les conditions de vie menaçaient d’empirer. J’ai été très heureuse d’avoir pu compter sur le TGNS ou le centre médical Checkpoint à Zurich dans des moments pareils. Je savais que je ne me retrouverais pas seule là-bas avec mes préoccupations. On y rencontre encore d’autres gens se trouvant dans une situation similaire et avec qui je peux échanger mes idées. Je conseille vivement à toute personne vivant de telles situations de se faire aider par des professionnels sans tarder.



Avec la transition, c’est-à-dire le passage durant sa vie d’un sexe à l’autre, le ou la partenaire ainsi que la famille des personnes trans sont aussi souvent affectées.

Nadia: C’est exact, si l’on a vécu dans une relation classique «homme-femme» il faut s’attendre à ce que cette relation ne passe pas ce cap.

Jenny: Il y a aussi des relations qui tiennent mais ce sont plutôt des exceptions.

Lena: J’ai eu deux compagnes avec qui j’ai également habité. Les deux savaient que j’étais une femme trans. C’était une situation difficile mais aussi inspirante à la fois. Ma dernière compagne a d’abord résisté, mais en rentrant un soir en Lena alors qu’elle était déjà au lit, elle m’a dit: «Ne va pas te démaquiller, je veux avoir une relation sexuelle avec Lena maintenant». Cela a été pour nous deux une nouvelle expérience émotionnelle.

On lit toujours que les trans sont à la mode. l’icône transgenre Laverne Cox a pourtant déclaré dans une interview au magazine «Spiegel»: «J’ai généralement un problème avec ces prétendues modes: la diversité ne doit pas être une mode, de même que les principes d’égalité et de justice»

Nadia: Je souscrirais immédiatement à cette déclaration.

Jenny: Nous, les trans, pouvons paraître peut-être un peu exotiques aux yeux des personnes ordinaires, mais nous ne sommes pas un phénomène de mode. Nous veillons plutôt à ce que la société soit suffisamment ouverte.

Quelle est la préoccupation la plus fréquente des personnes trans?

Lena: D’être prises en considération.

Jenny: L’acceptation est le premier mot qui me vient à l'esprit …

Nadia: … et que nous puissions vivre comme nous le souhaitons.

Olivia Sasse

Avez-vous des conseils à donner aux personnes qui sentent également qu’elles ne vivent pas dans le corps adéquat ...

Jenny: ... Stop, vous ne pouvez pas formuler votre question ainsi, je ne vis pas «dans un faux corps».

Excusez-moi, comment poseriez-vous cette question?

Jenny: Avez-vous des conseils à donner aux personnes qui ressentent la même chose que vous mais ne savent pas où s’adresser?

Et quels sont vos conseils?

Jenny: Comme je l’ai déjà mentionné auparavant, le TGNS ainsi que le Checkpoint fournissent une aide et des conseils. Le TGNS organise aussi régulièrement des réunions de personnes partageant la même orientation. Une autre chose qui a également toute son importance: prenez votre courage, soyez visible et apprenez surtout à vous exprimer.

Nadia: Une personne trans doit absolument pourvoir à ses besoins et prendre conscience de ce qui est bien pour elle. Oui, il existe des centres de conseil fantastiques, le TGNS m’a également toujours aidée.

Lena: Selon mon expérience, je constate très souvent que nous, les humains, sommes notre propre ennemi.

Qu’entendez-vous par là?

Lena: Nous nous soucions souvent toutes et tous bien trop de ce que les autres pensent et de leur manière de réagir. Nous nous orientons par rapport à la pression sociale. Mais en se libérant de nos barrières, nous vivons soudainement dans l’acceptation de choses insoupçonnées et nous voyons comment de nouvelles voies et de nouvelles portes s’ouvrent à nous.

La première partie de cet entretien est disponible en cliquant ici .

Le journaliste de «Bluewin» Bruno Bötschi s’adonne régulièrement à ce jeu de questions-réponses avec des célébrités dans le cadre de sa chronique «Bötschi questionne». Il dispose d'une grande expérience en matière d'entretiens. Il a écrit durant de nombreuses années la série «Traumfänger» (l'attrape-rêve) pour le magazine «Schweizer Familie». Ainsi, il a demandé à plus de 200 personnalités quels étaient leurs rêves d'enfant. Le livre compilant tous ces entretiens a été publié par Applaus Verlag à Zurich. Il est disponible en librairie.
zVg

Karlheinz Weinberger, photographe suisse de l’inhabituel

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