«Le bronzage semble être particulièrement branché»

Runa Reinecke

30.6.2020

Le coup de soleil: la catastrophe absolue pour la peau.
Getty Images

La Suisse figure en tête de liste des pays européens par rapport au nombre d’hommes atteints de cancer de la peau (ou mélanome). Entretien avec un dermatologue sur les canons de beauté dangereux, la protection contre les UV au bureau ainsi que les ingrédients douteux présents dans les crèmes solaires.

Les personnes qui passent du temps à l'extérieur ont un risque environ 19 fois moins élevé de contracter le nouveau coronavirus. C’est ce que suggère actuellement une prépublication au Japon.

L’exposition à un rayonnement UV particulièrement intense en cette saison ne doit cependant pas non plus être prise à la légère. Le dermatologue Prof. Dr. Dr. med. Antonio Cozzio nous explique les conséquences d’une exposition prolongée de notre peau au soleil durant plusieurs années et les menaces potentielles de dommages cutanés nous guettant même au bureau.

Monsieur Cozzio, vous êtes-vous appliqué de la crème solaire ce matin?

Vous me prenez déjà en flagrant délit à la première question. Non, pas aujourd’hui, mais je le fais d’habitude, et c’est une sage décision.

Même si, à l’instar des principaux autres employés, vous vous trouvez durant la journée dans des espaces clos?

Le verre à vitre filtre quasiment la totalité des rayons UVB, susceptibles de provoquer des lésions aiguës comme les coups de soleil. Pour les autres rayons: ils traversent les vitres et endommagent l’ADN des cellules cutanées, avec le risque de développer plus tard un cancer de la peau. Une exposition à des rayons UV est responsable en outre du vieillissement cutané prématuré.

Et cela aussi en cas de temps nuageux et pluvieux…

Même une couverture nuageuse épaisse n’arrive pas à retenir les rayons UVA. Aussi longtemps qu'il fait jour, des rayons UV parviennent jusqu’à la Terre en plus du rayonnement lumineux.

L'importance d'une protection solaire efficace, même par temps nuageux, est particulièrement évidente chez les patients immunodéprimés: ils sont traités avec des immunosuppresseurs qui inhibent le système immunitaire en raison d'une maladie auto-immune ou après une transplantation d'organe. ils ont un risque 60 à 200 fois plus élevé de développer un cancer de la peau non mélanocytaire que les personnes en bonne santé.

Antonio Cozzio
zVg

Prof. Dr. Dr. Antonio Cozzio est médecin-chef à la clinique pour dermatologie, vénéréologie et allergologie de l’Hôpital cantonal de Saint-Gall.

Certains produits de protection solaire contiennent des substances comme des benzophénones, susceptibles de déclencher des allergies et suspectés de perturber le fonctionnement du système endocrinien. Existe-t-il des alternatives inoffensives?

À la différence des États-Unis par exemple, l’Europe tente dans une large mesure de renoncer aux filtres UV du groupe benzophénone-3, pouvant se retrouver dans des produits à filtre UV chimique. Les résultats obtenus jusqu’à présent sur les perturbations hormonales sont uniquement fondés sur des études animales au cours desquelles de fortes quantités de telles substances ont été administrées à des rats via la nourriture, et non par voie cutanée. Nous recommandons néanmoins d’utiliser une protection solaire à filtre minéral sur les enfants.

Quelle est la différence entre les filtres UV chimiques et minéraux?

Alors que le filtre UV chimique est absorbé par la peau et assure sa protection environ 20 minutes après l’application, la protection solaire minérale fonctionne sur la peau au moyen de microparticules à effet réfléchissant. La protection agit dès l’application. L'inconvénient toutefois est qu’elle peut blanchir et donc faire paraître la peau bien plus claire qu’elle ne l’est en réalité.

D’un autre côté, on remarque immédiatement les endroits où la crème a déjà été appliquée et ceux où l’opération doit être répétée. De nombreux écrans solaires minéraux présentent en outre un autre avantage: ils ont aussi la capacité de réfléchir la lumière bleue, perçue par nos yeux, qui fait partie du spectre solaire et peut tout aussi bien endommager la peau.

Quel indice de protection est-il judicieux d’utiliser?

Je conseille un produit avec un indice de protection élevé, dans l’idéal 50 mais pas inférieur à 30. Par expérience, le facteur diminue lorsque la crème est appliquée en couche trop fine. En transpirant de surcroît, l’indice n’est rapidement plus de 50 mais passe plutôt à 30. Je recommande de remettre de la crème après une baignade.

Si l’on avait déjà passé deux heures au soleil auparavant, remettre de la crème ne s’avère pas efficace: il vaut mieux passer le reste de la journée à l’ombre. Les crèmes solaires sont censées nous protéger du soleil, mais ne devraient pas inciter à y rester plus longtemps.

L’hormone vitamine D est produite par l’organisme suite à une exposition au soleil. N’y a-t-il pas un risque de carence en vitamine D en utilisant une protection solaire à indice trop élevé?

Une protection solaire absolument parfaite empêcherait le rayonnement UV-B de pénétrer dans la peau et donc l'organisme de produire par lui-même de la vitamine D. Ce serait le cas si une personne vivait par exemple un cycle complet inversé entre jour et nuit, c’est-à-dire dormait durant le jour et était actif pendant la nuit. Voilà pour la théorie.

Il est bien plus réaliste de penser que nous ne sommes pas en permanence et partout protégés complètement du soleil: en été, l’exposition au soleil d’une petite partie du corps, comme le visage ou les mains pendant quelques minutes suffit pour produire assez de vitamine D. Elle a un rôle primordial pour le fonctionnement de divers processus au sein de l’organisme comme le système immunitaire.

Une analyse du sang chez un médecin pourra déterminer si la vitamine D est présente en quantité suffisante. En cas de carence, un simple traitement à base de gouttes de vitamine D peut y remédier. C’est un moyen plus raisonnable que de risquer une lésion cutanée voire au pire de développer un cancer de la peau suite à une exposition artificiellement prolongée au soleil.

Avec une exposition solaire insuffisante, on risque en revanche une très impopulaire «pâleur de bureau».

C’est malheureusement encore la réalité dans notre société: le bronzage semble être particulièrement branché. Pourtant, derrière le soi-disant «bronzage sain», il n'y a rien d'autre qu'un mythe dangereux. Le bronzage indique que les rayons UV provoquent un dommage dans la structure génétique de la peau.

C’est un véritable appel au secours lancé par les cellules de la peau: l’effet de bronzage apparaît car la peau a produit de la mélanine. La cellule tente de protéger le noyau cellulaire d’autres dégâts et de le couvrir à l’aide de ce pigment. Le bronzage n’est ainsi que le signe d’un dommage cutané.

La Suisse figure en tête de liste des pays européens par rapport au nombre d’hommes atteints de cancer de la peau. Les hommes sont-ils généralement plus réticents et imprudents en matière de protection solaire que les femmes?

Oui, cela coïncide également avec mon expérience: les hommes figurent d’habitude plutôt parmi les mauvais élèves en matière de protection solaire. Personnellement, je suppose que beaucoup d'entre eux trouvent simplement l'application de la crème trop fastidieuse.

La perception de se faire du bien, de prendre soin de soi n’est pas essentielle pour de nombreux hommes, du moins pas pour ceux de ma génération. Cependant, je crois qu'il y a une certaine remise en question chez les jeunes hommes: ils font davantage attention à leur peau et se protègent mieux du soleil.

Si la peau a été exposée au soleil des années durant et que l’on a eu par le passé un ou plusieurs coups de soleil, à quoi peut-on reconnaître un cancer de la peau ou le déceler à un stade précoce?

Il faut surveiller, à l’âge adulte, l'apparition de nouvelles taches cutanées visibles. Il peut s’agir de nouveaux grains de beauté ou de ceux qui changent de couleur, de forme ou de taille. Les plaques rugueuses ou les croûtes squameuses que l'on a facilement tendance à gratter et qui saignent sous la peau sont également suspectes. Cela pourrait cacher un cancer de la peau de type carcinome. Il est préférable dans tous les cas de faire examiner de telles altérations cutanées par un dermatologue.

Trouvez-vous pertinentes les applications à l’aide desquelles il est possible de prendre des photos de changements cutanés suspects et de les faire expertiser par des professionnels?

Je pense que c’est une bonne chose pour avoir le premier avis d’un professionnel. Je considère qu'il est essentiel que la qualité des photos, c'est-à-dire leur résolution, permette une évaluation dermatologique. Ces applications ont toutefois aussi leurs limites car seul un examen dans un cabinet de dermatologie permet d’étudier toutes les zones de la peau. De nombreuses marques attirant l’attention des profanes sont en effet parfaitement inoffensives. A l’inverse, certaines taches sur la peau peuvent sembler bénignes alors qu'elles sont cancéreuses ou à un stade précancéreux.

À quelle fréquence conseillez-vous de procéder à un dépistage du cancer de la peau?

Cela dépend également des antécédents médicaux de chacun. Si un cancer de la peau a déjà été préalablement diagnostiqué chez des parents proches ou dans la famille, nous recommandons d’effectuer au minimum un contrôle annuel. Nous le recommandons également aux personnes immunodéprimés, à celles ayant plus de 100 grains de beauté ou ayant été exposées de manière très intense durant leur enfance ou jeunesse aux rayons du soleil. Certains de ces patients doivent parfois aussi consulter plusieurs fois par année un dermatologue.

Hormis les rayons UV, existe-t-il d’autres facteurs susceptibles d’influencer le risque de contracter un cancer de la peau?

Nous regroupons également sous le terme d’exposome en dermatologie de telles influences extérieures ou extrinsèques. Il s’agit de facteurs comme le stress oxydatif, les conditions climatiques, l’alimentation ou la consommation d’alcool et de tabac. Nous ne savons que peu de choses sur les aspects intrinsèques, c’est-à-dire tout ce qui provient de notre patrimoine génétique.

Nous connaissons quelques mutations et déficits en enzymes de réparation de l’ADN pour lesquels l’apparition de cancer de la peau est beaucoup plus fréquente que chez les personnes présentant des gènes non altérés. Ces mutations peuvent avoir un impact sur la formation de mélanomes, une forme de cancer de la peau, même sans exposition prolongée au soleil car il se développe parfois, bien que rarement, dans des endroits qui ne sont pas exposés aux rayons UV., comme dans le tractus gastro-intestinal ou la région vaginale.

Comment se déroule la thérapie lorsqu’un mélanome est découvert au cours d’un examen médical?

Il faut d’abord retirer le cancer par voie chirurgicale. Il s’agit en général d’une intervention bénigne réalisée sous anesthésie locale. S’il s’agit d’un mélanome, nous devons procéder à des examens complémentaires afin de déterminer si des tumeurs filles, appelées aussi métastases, se sont déjà formées dans le corps. Par le passé, le pronostic pour les mélanomes métastasés était très défavorable.

De nouveaux traitements tels que les immunothérapies ou les thérapies ciblées ont considérablement amélioré les perspectives des patients. La meilleure chance de guérir reste cependant de pouvoir détecter le cancer de la peau avant qu’il ne se soit propagé. D’où l’importance d’une détection précoce: en cas de changements visibles sur des lésions cutanées, il faudrait consulter un dermatologue.

Et pour le cancer non mélanocytaire (ou carcinome)?

Le carcinome basocellulaire ne se métastase que très rarement. Les thérapies utilisées ici sont la chirurgie, la radiothérapie et éventuellement une chimiothérapie locale. La situation est différente en cas de carcinome spinocellulaire, qui a une propension nettement plus élevée à former des métastases.

Il nous semble de plus en plus important, à nous dermatologues, de ne pas seulement remédier localement à un  cancer de la peau de type carcinome, mais également de traiter la peau environnante, qui a déjà souvent aussi développé des anomalies infracliniques– nous appelons cela le traitement du champ de cancérisation.

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