Norbert Bisky: «La ville semble être en état de guerre»

Bruno Bötschi, Lausanne

23.12.2020

Norbert Bisky: «Je crois important que les images ne permettent pas qu'une seule interprétation»
Keystone

Il est l'un des peintres les plus célèbres d'Allemagne. Norbert Bisky évoque sa jeunesse en RDA, la chute du mur de Berlin, le club culte Berghain, ainsi que les raisons pour lesquelles il écoute fréquemment de la musique salsa, tout en peignant et en chantant à tue-tête.

Le studio de Norbert Bisky est situé au beau milieu d'un quartier phare de la vie nocturne berlinoise, Friedrichshain, où les soirées sont généralement animées. Cette année, toutefois, tout est différent. Le coronavirus a paralysé la capitale allemande. La nuit, un silence de plomb règne depuis des semaines, que dis-je, des mois.

Il se trouve que c’est la pandémie qui a poussé Norbert Bisky à ne pas se rendre à Lausanne, à la fin du mois de novembre, pour inaugurer son exposition «Unrest», à la galerie Fabienne Levy. L'artiste ne voulait pas être contraint à faire une quarantaine. Il ne souhaitait pas être obligé de rester prostré sur le canapé à la maison, et de ne pouvoir peindre des jours durant.

Norbert Bisky, 50 ans en octobre dernier, a grandi en RDA. Il y a étudié l'art à côtés de Georg Baselitz. Bisky est désormais considéré comme un peintre allemand majeur.

M. Bisky, nous allons jouer à un jeu de questions-réponses, via Facetime. Je vais vous poser autant de questions que possible au cours des 45 prochaines minutes. Il vous suffit de répondre aussi brièvement et rapidement que possible. Si une question ne vous convient pas, dites simplement «suivante».

D'accord, mais la rapidité n'est pas mon fort.

Rouge ou bleu?

Bleu. En réalité, l'univers est noir, mais lorsque la lumière le nimbe, il devient bleu. Le rouge confère grandeur et passion, mais la couleur bleue est plus polyvalente.

Voici pourquoi vous portez aujourd'hui une chemise à carreaux bleus et noirs avec de fines lignes rouges.

La combinaison est idoine.

Sapin de Noël, oui ou non?

Non.

La folie consommatrice de l'avent est-elle une aberration?

Absolument! Une folie totale! Je suggère que vous consacriez votre argent à aider des personnes démunies vivant dans des régions difficiles, avec des situations beaucoup moins enviables que les nôtres.

Offrez-vous des cadeaux à vos proches pour Noël?

En règle générale, non. L'anniversaire de mon compagnon tombe juste après Noël. Et pour cela, il faut un cadeau spécial. L'année dernière, j'ai toutefois offert quelques livres à des amis.

Quel genre de livres?

Le livre «Berlin - Biographie d'une grande ville», écrit par mon frère Jens.

Quel livre offririez-vous en cadeau cette année?

Je peux vous recommander «Nachwendekinder» de Johannes Nichelmann. Je suis en train de le lire.

Avez-vous déjà fait l'acquisition du cadeau pour votre compagnon?

Pas encore, malheureusement. Mais je vous prie de ne pas le lui dire (rires).

Bruno Bötschi
zVg

Le journaliste de «Bluewin» Bruno Bötschi s’adonne régulièrement à ce jeu de questions-réponses avec des célébrités dans le cadre de sa chronique «Bötschi questionne». Il dispose d'une grande expérience en matière d'entretiens. Il a écrit durant de nombreuses années la série «Traumfänger» (l'attrape-rêve) pour le magazine «Schweizer Familie». Ainsi, il a demandé à plus de 200 personnalités quels étaient leurs rêves d'enfant. Le livre compilant tous ces entretiens a été publié par Applaus Verlag à Zurich. Il est disponible en librairie.

Le pire cadeau jamais reçu?

À l'occasion de mes 14 ans, ma mère m'a offert un pull en laine qui gratte, d'une marque est-allemande. Il était hideux. Le problème avec ce genre de cadeaux, c'est qu'il faut les enfiler et faire semblant que tout va bien. Mais à l'époque, je n'ai pas vraiment réussi à le faire.

En Allemagne, vous êtes l'un des artistes contemporains les plus reconnus. En Suisse, votre nom ne résonne pas encore. En cinq phrases, pouvez-vous expliquer qui est le peintre Norbert Bisky?

Norbert Bitsky est un chanceux. Il a vu le jour de l'autre côté du rideau de fer, en RDA, mais par un coup du sort et grâce à de nombreuses personnes téméraires, il a pu fuir l'URSS en 1989. Jeune homme, le champ des possibilités lui était ouvert. Il s'est dit qu'il fallait désormais faire quelque chose de fou et a opté pour des études d'art. Il est alors devenu un véritable artiste, mais pas complètement loufoque, car il peint principalement à la peinture à l'huile sur toile. Il estime avoir été eu énormément de chance tout au long de sa vie, et s'est beaucoup amusé en tant qu'artiste.

Votre toute première expérience de la peinture?

C'était dans un jardin d'enfants de la ville de Leipzig, alors imprégnée de lignite. Quelqu'un a mis la main sur des impressions de matériel promotionnel de la RDA. J'ai trouvé ça fantastique, car qu'il y avait déjà des formes sur le papier rose que je pouvais ensuite colorier avec des crayons.

Une fausse rumeur tenace vous concernant?

Je n'ai conscience d'aucune rumeur à mon sujet (rires). Je ne pense pas qu’il y en ait. Cela me paraît un peu présomptueux.

Vous exposez actuellement une partie de votre travail à la Galerie Fabienne Levy, à Lausanne.

La pandémie m'a empêché de venir en personne à l'ouverture. C'est vraiment dommage, car j'apprécie grandement la ville de Lausanne. Mais je voulais éviter la quarantaine à mon retour. La perspective de rester prostré à la maison sur le canapé et de ne pas pouvoir peindre pendant des jours ne m'enchantait guère.

Le titre de l'exposition est «Unrest». À quel point êtes-vous agité en ce moment?

Oui, beaucoup. Quoi qu'il en soit, je suis par nature agité, et en ce moment plus que d'habitude.

Pour quelle raison?

Parce que je dispose de moins d'options pour tempérer mon agitation par des activités, telle que converser avec des amis, par exemple.

Norbert Bisky: «Je n'ai conscience d'aucune rumeur à mon sujet. Je ne pense pas qu’il y en ait. Cela me paraît un peu présomptueux.»
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Quand avez-vous peint les tableaux de l'exposition «Unrest»?

Toutes les œuvres exposées à Lausanne ont été créées au cours des six derniers mois. La pandémie est omniprésente. Cependant, je ne voulais pas qu’elle émerge au sein de mes peintures. Mais j'estime que le coronavirus est un sujet brûlant d'une grande importance, ainsi mes peintures finiront-elles sûrement par refléter cette situation, avec beaucoup de retard. Je ne suis pas si prompt dans le traitement de tels bouleversements sociaux, je préfère d'abord y réfléchir en profondeur.

Lors d'un entretien, vous avez dit: «La peinture est un art manuel. Vous pouvez constater l'énergie dégagée par la personne lorsqu'elle a appliqué la peinture. N'importe quel enfant peut prendre conscience de l'état du peintre au moment de la création».

J'en suis persuadé. Les images traduisent toujours des sentiments et des éléments qui ne relèvent pas du domaine de la langue, des sensations qui ne peuvent être exprimées avec des mots.

Dans quel état d'esprit vous trouviez-vous lorsque vous avez peint les tableaux de «Unrest»?

Beaucoup de colère et d'énergie m'animaient. C'est la raison pour laquelle les œuvres sont si colorées. Les couleurs vives symbolisent pour moi la colère et l'agression.

La première œuvre de l'exposition est un portrait intitulé «Pascal»: cri de bonheur ou de courroux?

Je pense qu'il est crucial que les images permettent diverses interprétations. Lorsque j'ai peint le tableau, j'avais en tête une personne explosant de rage. Mais il arrive fréquemment que les humeurs changent ou se confondent.

Pour certaines des œuvres, il est difficile de décider si les figurants sont à une manifestation ou se déhanchent à une fête techno.

Ce sont des situations que je peux régulièrement constater à Berlin, ma ville. Certaines fêtes étaient à l'origine déclarées comme des rassemblements politiques. Il suffit de penser à la «Love Parade», où des personnes à moitié nues, ou grimées en licornes, se sont retrouvées dans la rues, dans une ambiance de fête.

Avez-vous déjà pris des résolutions pour le Nouvel An?

Oui. En ce moment, je savoure le calme et réfléchis aux projets que je veux mettre sur les rails à l'avenir.

Pouvez-vous être plus précis?

À l'instar d’un enfant dans un bac à sable, je me laisse guider par mon imagination. Mais je ne serai pas assis dans le bac à sable, je serai dans mon atelier à essayer de nouvelles techniques, à travailler avec de nouveaux matériaux.

La plupart des gens ne réalisent pas les objectifs et les résolutions qu'ils se sont fixés. En quoi les résolutions vous importent-elles?

Les résolutions jouent un rôle prépondérant dans ma vie. À un moment donné, j'ai compris que la vie recelait un nombre faramineux de possibilités. Cependant, j’ai compris que si je ne prenais aucune résolution, rien n'adviendrait, rien ne changerait. C'est pourquoi j'en prends beaucoup: certaines fonctionnent, d'autres non. D'autres sont fructueuses après quelques atermoiements.

Norbert Bisky à propos de son portrait «Pascal»: «Lorsque j'ai peint le tableau, j'avais en tête une personne explosant de rage. Mais il arrive fréquemment que les humeurs changent ou se confondent.»
Neige Sanchez

Certaines personnes dépassent les bornes le soir du Nouvel An. Que faites-vous habituellement pour la Saint-Sylvestre?

Je suis quelque peu superstitieux, c'est pourquoi je ne demeure presque jamais à Berlin à cette occasion.

Pourquoi donc?

Berlin est un endroit incroyable, mais à la veille du Nouvel An, la ville se transforme en zone de guerre. Il y a des explosions partout, des fusées chamarrées qui virevoltent et des centaines de milliers de personnes dans les rues. Cela m'effraie. En raison de mes superstitions, j'ai dû accepter de quitter Berlin pour le Nouvel An, afin que l’année suivante me sourie davantage.

Ainsi avez-vous sans doute passé le dernier réveillon à Berlin.

Non, non.

Vous n'êtes donc pas responsable de la pandémie?

(Rires) Non, j'étais en Espagne l'année dernière et j'espère faire de même cette année.

Vous possédez un deuxième atelier en Espagne.

Tout à fait. Il se trouve dans un petit village au bord de la mer. L'année dernière, seules sept ou huit fusées ont été allumées sur la plage, pendant le réveillon du Nouvel An.

Faire la fête cette année se révèle ardu en raison de la pandémie. Berlin se confine à nouveau. Quelle atmosphère règne à Berlin ces temps-ci?

Oh, beaucoup trop de gens décèdent en raison de ce satané virus! La situation est triste, voire même dramatique. Je comprends la plupart des décisions du gouvernement. Mais ce que je ne comprends pas, c'est l’autorisation d’ouverture donnée aux galeries, mais refusée aux musées et aux associations d’art? D'un point de vue épidémiologique, c'est insensé.

Paralysie de la capitale mondiale de la fête. C’est à peine croyable.

Berlin est vide depuis des mois. Cela m'attriste, car Berlin se nourrit de l'énergie insufflée par les étrangers venus faire la fête. Désormais, tout cela bat de l'aile. Au lieu de danser toute la nuit, les habitants vont maintenant prendre un dernier verre au «Späti», à 19 heures, puis ils traînent ensuite un peu devant le magasin. Cette situation évoque ma jeunesse derrière le rideau de fer, même si ce n'est pas vraiment comparable.

Et pour le reste, que font les habitants de Berlin?

Les décisions politiques de ces dernières semaines s'apparentent à cette recommandation: «Rendez-vous dans les centre commerciaux, consommez et faites tourner l'économie». Personnellement, je n'apprécie pas les centres commerciaux, donc je ne saurais dire combien de personnes y vont. Il se passe probablement beaucoup d'événements dans le monde virtuel, mais c'est un monde dont la réalité est difficile à appréhender.

À quand remonte votre dernière nuit blanche?

La dernière fois, c'était la veille du transfert de mes tableaux à Lausanne. Il fallait que je termine quelque chose d'urgent.

Récemment, vous avez déclaré au magazine «Spiegel» que vous travailliez souvent tard dans la nuit, et que pouvoir sortir ensuite revêtait une certaine importance pour vous.

Effectivement. Mais aujourd'hui, tout est un peu plus complexe. Comme tout citoyen prudent, j'achète une bière au supermarché la veille, ou au plus tard l'après-midi, et je la garde au frais, pour pouvoir la siroter tard le soir.

Pensez-vous que la pandémie est une menace fondamentale pour la culture?

Non, je ne le pense pas. Le désir de culture ne va pas disparaître du jour au lendemain à cause du virus. Je parie sur un effet de rebond. J'espère que les gens se précipiteront dans les musées et les théâtres dès qu'il sera possible de le faire. Je souhaite aussi qu'ils recommencent à faire la fête avec ardeur. Pour ma part, je cesserai de travailler quelques jours dès que nous aurons maîtrisé le virus, afin de réellement faire la fête.

Le musicien Elvis Costello a déclaré à l'hebdomadaire «Die Zeit»:  «Il faut tirer le meilleur parti de la fermeture. Les complaintes n'aident en rien». Qu'en pensez-vous?

J'ai peint une quantité invraisemblable de tableaux cette année. Et je veux continuer à le faire. Mais en même temps, je sais que je suis dans une position privilégiée. Je peux me rendre dans mon atelier et peindre autant que je veux.

La pandémie ne semble pas avoir enrayé votre imagination?

Non, je ressens plutôt de la colère à l'égard de ces événements terribles qui s'imposent à nous et à ce temps qui nous est volé. Mon temps, notre temps, est précieux. Il ne m’en reste pas un stock infini.

Avez-vous trouvé de nouveaux passe-temps ou redécouvert d'anciennes passions durant le confinement?

J'ai commencé à me promener dans la ville et j'ai pu redécouvrir Berlin. En outre, étant donné le peu de passants dans la rue, qui sont généralement les principales attractions, l'architecture, le mobilier urbain souvent absurde et les nombreuses affiches ont davantage occupé mon champ de vision.

Norbert Bisky: «J'ai peint une quantité invraisemblable de tableaux cette année. Et je veux continuer à le faire.»
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Les images ont-elles plus de poids que les mots?

Je vous avoue que je ne sais pas. Me tourner vers les images a été un choix délibéré, car j'espère pouvoir sonder une autre dimension, mobiliser un autre pouvoir que celui des mots.

Lorsque vous entendez le mot «Suisse»: que pensez-vous?

Je pense à un pays très libre, sublime et protégé, et surtout un pays très prospère.

Vous avez été professeur invité à la Haute École d'Art et de Design Genève, de 2008 à 2010. Cela a-t-il modifié votre relation avec la Suisse?

À l'époque, oui. Pendant mon séjour à Genève, j'ai pu constater à maintes reprises à quel point la situation est fantastique lorsque que l'on recherche le compromis. Cette culture a fait émerger la Suisse et façonne le pays encore aujourd'hui. J'apprécie cette approche. En revanche, en Allemagne, les gens commencent d'abord par se hurler les uns sur les autres, puis se tournent le dos et fuient en claquant les portes. Cela peut être épuisant. C'est une des raisons pour lesquelles le séjour à Genève fut une expérience très agréable pour moi.

Vous êtes un admirateur de la Suisse?

Oui.

Votre mot suisse-allemand favori?

Un mot? Non, mais j'ai vite remarqué que les Suisses ne trouvent pas amusant qu'un Allemand fraîchement débarqué essaie d'imiter leur langue (rires).

Votre mot préféré en français?

Dimanche, probablement.

Combien de langues nationales la Suisse compte-t-elle?

Je ne le sais pas du tout... enfin, il y a le français, l'allemand, le romanche et l'italien.

Bravo, 100 points pour vous.

Génial.

Pourquoi peignez-vous?

Il n'y a rien qui me réconcilie plus avec le monde que la peinture.

Vous êtes allé à l'école avec un camarade qui dessinait incroyablement bien et qui avait le don de vous intimider. Malgré tout, vous avez réussi à lancer votre carrière de peintre, pourquoi?

Parce qu'à un moment venu, j'ai pris mon courage à deux mains et je me suis dit que j'allais me donner les moyens de devenir ce que je voulais être. J'avais 23 ans à l'époque et je me trouvais déjà très vieux (rires). J'ai alors dévolu presque toute mon énergie, et une grande partie de mon temps, à la peinture. C'était il y a 27 ans. Je pense que nous pouvons tous réaliser de grandes choses si nous nous concentrons et si, facteur essentiel, notre bonne étoile veille sur nous.

Vous avez grandi en RDA. Lorsque le mur est tombé, le 9 novembre 1989, vous aviez 19 ans. Qu'est ce qui bouillonnait en vous? Peur de perdre quelque chose ou euphorie de la libération?

Si mes souvenirs sont bons, c'était un mélange des deux. Mais il est ardu de se souvenir d'événements si lointains. Je suis donc prudent lorsque je relate mes impressions. Naturellement, la chute du mur m'a réjoui. Mais je n'avais pas hâte de prendre d'assaut les grands magasins pour enfin faire des achats. En outre, j'ai beaucoup conversé avec des habitants qui se demandaient de quoi allait être fait l'avenir, leur avenir.

L'Allemagne s'est-elle suffisamment réjouie de la chute du mur?

Non, à l'époque, j'estime que les événements n'ont pas suffisamment été célébrés.

Votre célébrité actuelle en Allemagne vous étonne-t-elle?

Je ne parlerais pas de «célébrité». Certes, beaucoup connaissent mes peintures. Mais cela n'a rien à voir avec moi en tant qu'humain.

Vous êtes ravi que les gens connaissent et achètent vos tableaux, mais vous avez tendance à rester en retrait.

C'est exact. Je n'aime pas me pavaner sur un tapis rouge et les inaugurations de magasins de meubles ne sont pas mon dada non plus.

Restez-vous en contrôle lorsque vous peignez ou vos émotions surnagent-elles?

Les deux dans le meilleur des cas. Quant tout se passe bien, c'est comme si je conduisais une voiture. Je fais alors beaucoup de choses automatiquement, sans avoir à y réfléchir de trop.

Ecoutez-vous de la musique lorsque vous peignez?

La moitié du temps, oui. En peignant les tableaux de l'exposition à Lausanne, j'ai écouté énormément de salsa. La salsa est merveilleuse, elle me permet d'échapper à cette atmosphère dépressive résultant de la pandémie. Et comme je parle assez bien l'espagnol, je chante souvent en même temps. Dieu merci, personne ne m'entend, parce que je chante comme une casserole.

On dit que vous parlez parfois à vos toiles.

À qui d'autre vais-je m'adresser? Je passe des jours et des semaines en compagnie de mes peintures. Quand je peins, j'éteins toujours mon smartphone. Ainsi me dois-je de chanter ou de parler à la toile, pour m'assurer que je peux encore le faire.

Norbert Bisky: «Quant tout se passe bien, c'est comme si je conduisais une voiture. Je fais alors beaucoup de choses automatiquement, sans avoir à y réfléchir de trop.»
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Vendre un tableau particulièrement réussi est-il douloureux?

Oui.

Y a-t-il des tableaux que vous ne vendriez jamais?

Non, car si c'était le cas, je compilerais ce que j'estime être le plus important pour moi et l'immortaliserais dans un tableau, pour ensuite le garder rien que pour moi. Je trouve cela absurde.

Peignez-vous également des tableaux sur commande?

Non, enfin oui, mais exceptionnellement.

Vous avez peint une série de tableaux pour le Berghain, un club techno berlinois mondialement connu. Pourquoi?

Je l'ai fait parce que je connais depuis belle lurette les gens qui sont aux manettes du club. En 2012, j'ai pu créer une scénographie au Berghain, en collaboration avec le Staatsballett de Berlin. Des années plus tard, les patrons du Berghain m'ont approché pour me demander de peindre un vaste mur dans le cadre d'une rénovation. Le Berghain est un endroit formidable et relever le défi m'est apparu comme une évidence. J'ai ensuite peint un gigantesque tableau et l'ai divisé en de nombreuses toiles sur place.

Le tableau de 30 mètres s'intitule «Vertigo», il est accroché dans la zone d'entrée du club. Je confesse m'être assis sous le tableau et avoir ressenti un certain détachement.

Je suis ravi de l'entendre, car c'est l'émotion que l'on voulait transmettre. J'aime le mot «détachement» pour décrire l'état d'extase propre à la fête, lorsque l'on danse avec abandon, que l'on boive de l'alcool et que l'on prenne peut-être une pilule. Nous vivons trop peu cet état de détachement par rapport au reste du monde.

Que représente le Berghain pour vous?

Le Berghain est l'âme de Berlin. Le club est une institution essentielle, qui représente bien les 20 dernières années de la ville. Berlin a été détruite et reconstruite. Berlin a été divisée par un mur des années durant. La ville a été défigurée et beaucoup d'endroits sont marquées par la laideur. Mais en même temps, la beauté et la nouveauté continuent d'émerger. Le Berghain est l'un des hauts lieux de la liberté dans notre monde. Oui, on peut le dire. Des gens de partout viennent ici, en sachant que c'est un endroit sûr où personne ne pourra les importuner. Chacun peut aller et venir librement, quelle que soit sa tenue vestimentaire, si tant est qu'il y en a une. Chacun est libre de faire ce qu'il veut.

Dans un entretien accordé au «Spiegel», vous avez confié la chose suivante: «Un atelier est un refuge, à l’instar d’un club».

C'est la vérité. Chacun peut y faire ce qu'il veut, et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle il faut en fermer la porte (rires).

Pour l'instant, vous ne pouvez pas sortir le soir. Regardez-vous alors la télévision?

Honnêtement, non. Je me suis débarrassé de la télévision il y a quelques années. Mais je regarde régulièrement des films en streaming. Et quand je regarde la télévision chez un ami, je suis toujours effaré par la lenteur et le manque d'options disponibles. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai arrêté la télévision.

Vous regardez Netflix?

Oui. Pour moi, c'est le contraire de la télévision.

Avez-vous vu la série «The Crown»?

J'ai essayé, mais je n'ai pas accroché.

Le jour où vous avez déménagé avec vos parents, de Leipzig à Berlin-Est, en 1981, le prince Charles et Diana se sont mariés. Vous en souvenez-vous?

Oui. (rires)

Ce mariage tout droit sorti d'un conte de fées faisait-il l'actualité à l'est?

En RDA, il était tout à fait normal de regarder l'ARD ou la ZDF, mais le plus souvent en noir et blanc. De plus, notre grand-mère du Schleswig-Holstein nous rendait visite à l'époque. Elle voulait absolument voir Diana et a donc allumé le poste.

Après tout, il y a le célèbre film «Trois noisettes pour Cendrillon», une coproduction de la Tchécoslovaquie et de l'Allemagne de l'Est, en 1973.

Ce film a tourné en boucle en RDA. Mais honnêtement, aujourd'hui, je ne peux plus le regarder (rires).

Vous avez soufflé 50 bougies en octobre. Lorsque vous contemplez votre vie, quelle est la première chose qui vous vient à l'esprit?

Mon Dieu! Quelle est la première chose qui me vient à l'esprit? Quand j'ai eu 18 ans, tout ce qui se passait en RDA m'apparaissait comme exténuant et stupide. Je rêvais de partir pour une île. C'est ce que j'ai pu faire, lors d’un voyage à Hiddensee, une île de la mer Baltique. Ce désir d'île ne m'a jamais vraiment quitté l'esprit depuis. J'ai toujours essayé de me créer des îlots au quotidien, de sortir de la normalité. Ai-je répondu à votre question maintenant? Probablement pas, n'est-ce pas?

Si, si. Vous rêviez d'une île, de vivre en liberté et de savourer le bonheur. On peut donc avancer que la chute du mur, un an plus tard, est allé dans le sens de ce souhait?

Pour rester dans l'esprit du film «Trois noisettes pour Cendrillon»: l'île a été la première noisette, la vie d'artiste la deuxième, et...

... quelle a été la troisième noisette?

Il m'en reste une, n'est-ce pas? Il me reste encore un vœu.

Oui. Vous avez déjà trouvé un prince, un petit ami. Avez-vous encore besoin d'un habit de mariage? Encore faut-il que vous souhaitiez vous marier?

Hum... on verra.

Quand pensez-vous pouvoir aller danser à nouveau dans un club?

Mai 2021.

Parce que nous allons tous être vaccinés?

J'espère que d'ici là, un grand nombre de personnes auront bénéficié d'un vaccin. Sinon, nous pourrions peut-être danser à l’extérieur, comme dans le jardin du Berghain, par exemple. Danser en intérieur sera probablement difficile, et ce pendant un certain temps encore. Si j'étais capable de vous donner une date exacte, je serais un prophète.

Allez-vous vous faire vacciner?

Bien sûr, dès que possible.

Exposition: «Unrest» de Norbert Bisky, jusqu'au 13 mars 2021, à la Galerie Fabienne Levy, Lausanne.

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