Le bon mot s'était imposé. Pour les commentateurs, ce que Peter Sauber avait annoncé à l'époque était une affaire propre («saubere Sache»). Il y a 33 ans, le Zurichois officialisait son entrée en Formule 1 avec une équipe privée, après que le projet initial de faire le grand saut au côté de Mercedes s'était envolé.
Le projet avait été lancé l'été précédent par les deux partenaires, qui faisaient jusqu'alors cause commune avec succès dans le championnat du monde des voitures de sport. Mais les intentions n'ont pas abouti. La direction du groupe de la marque de luxe a ordonné le retrait de la scène de la course automobile. A Stuttgart, on avait justifié cette décision par la situation économique tendue.
Peter Sauber s'est donc retrouvé seul avec sa nouvelle usine construite sur le site de l'entreprise. Et face à la décision de mettre un terme à son projet de continuer à s'engager dans d'autres séries de courses, comme il le faisait depuis la création de PP Sauber AG en 1970, ou de faire cavalier seul.
En se lançant dans la Formule 1, l'entrepreneur a montré, avec sa volonté inébranlable, l'un des traits qui l'ont caractérisé tout au long de son existence dans sport automobile. Cette volonté lui a été utile avant tout dans les nombreuses phases difficiles où l'équipe était au bord du gouffre (financier), lorsque l'aventure de la Formule 1 ressemblait à un exercice d'équilibriste.
D'un point de vue sportif, Peter Sauber a pu inscrire un succès dans le livre d'histoire interne dès la première course: le Finlandais JJ Lehto a marqué les deux premiers points de l'écurie en championnat du monde en se classant 5e du Grand Prix d'Afrique du Sud à Kyalami à la mi-mars 1993. A l'époque, seuls les six premiers marquaient des points. Le premier des 28 podiums a suivi deux ans et demi plus tard, avec la 3e place de Heinz-Harald Frentzen à Monza.
Tout comme son compatriote Michael Schumacher ou l'Autrichien Karl Wendlinger, Frentzen faisait partie du premier programme de formation de l'écurie zurichoise. Tous trois ont pu faire leurs premiers pas dans la catégorie-reine grâce à Peter Sauber, qui a également permis à Kimi Räikkönen, Felipe Massa, Sebastian Vettel ou Charles Leclerc de faire leur entrée en Formule 1.
Le bref partenariat avec BMW
L'équipe Sauber a connu sa période la plus faste lors de son bref partenariat avec BMW. C'est à cette époque qu'elle a remporté sa seule victoire en Formule 1, au Grand Prix du Canada. En juin 2008, le Polonais Robert Kubica s'est imposé à Montréal devant son coéquipier allemand Nick Heidfeld pour un doublé étonnant et finalement unique.
Peter Sauber pensait que la reprise de son équipe par le constructeur munichois assurerait la pérennité de son œuvre. Ce fut une erreur. Le lien avec la Bavière n'a pas duré longtemps. Dans le cadre d'une «réorientation stratégique de l'entreprise», comme l'avait formulé en septembre 2009 Norbert Reithofer, président du directoire de l'époque, BMW s'est retiré de la F1 après quatre ans.
L'annonce de ce départ a été une surprise totale, même pour Peter Sauber. Deux mois plus tard, il était à nouveau l'homme fort de son équipe. Un rachat était en fait pour lui une «mission impossible», d'autant plus que la transaction était beaucoup trop chère, avait-il déclaré un jour. «Malgré tout, j'ai cru en un avenir et j'ai engagé mes moyens financiers pour sauver l'entreprise de la fermeture».
Peter Sauber a ainsi repris le flambeau une nouvelle fois après que les conditions d'un contrat entre BMW AG et Qadbak, une fondation qui représentait les intérêts de familles aisées au Moyen-Orient et en Europe, n'avaient pas été remplies.
Sept ans plus tard, Longbow Finance SA, une société d'investissements financiers basée à Lutry, a repris 100% de Sauber Holding AG, qui comprend aussi Sauber Motorsport AG. Peter Sauber s'est alors retiré de toutes ses fonctions. Chez Longbow, ils agissaient pour le compte de la riche famille suédoise Rausing. Les héritiers du fondateur de la société Tetra Pak ont soutenu pendant des années la carrière de leur compatriote Marcus Ericsson, qui était à l'époque l'un des pilotes de l'écurie Sauber.
La fin des soucis financiers
Cette reprise a marqué l'aboutissement d'une longue période au cours de laquelle l'écurie Sauber a fait les gros titres en dehors de son activité principale. L'équipe était surtout sous le feu des projecteurs en raison de ses difficultés financières, dont les premiers signes étaient apparus trois ans auparavant.
Le début des problèmes a été marqué par le départ du partenaire de longue date Petronas. Le groupe pétrolier public malaisien avait annoncé son retrait pour la saison 2010, un an après le départ de BMW. Après 15 ans de collaboration, Petronas et avec lui une manne financière d'environ 50 millions de francs par an sont partis chez Mercedes, au sein même de la Formule 1.
La situation économique s'est aggravée après qu'une liaison avec des investisseurs russes n'avait pas apporté le soulagement financier escompté à l'été 2013. Le partenariat n'a pas évolué selon les souhaits des parties impliquées. Directrice de l'écurie à l'époque, Monisha Kaltenborn a attribué l'échec à la situation politique explosive de la Russie après son annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée, et aux sanctions qui ont été imposées.
La reprise complète par Audi
Un an après l'acquisition de l'usine par la famille Rausing, la collaboration avec Alfa Romeo a débuté. La marque automobile italienne a dès lors été le sponsor titre de l'équipe Sauber pendant six saisons. Le retrait d'Alfa Romeo a été suivi d'un rapprochement avec la société Stake, un exploitant de casinos en ligne basé sur l'île de Curaçao dans les Caraïbes.
Le partenariat porte encore sur la saison à venir et concerne donc le groupe allemand Audi, qui sera officiellement aux commandes à Hinwil à partir de l'année prochaine. Après avoir progressivement repris les parts des Rausing, l'entreprise d'Ingolstadt en Bavière est depuis mars dernier l'unique propriétaire de Sauber Holding AG.
Dès le début de la saison prochaine, le nom Sauber n'existera donc plus en Formule 1. Après 617 week-ends de course et 614 Grands Prix disputés, c'est la fin. Ce départ est lié à l'espoir d'une continuité. Les responsables d'Audi doivent faire en sorte que l'équipe zurichoise redevienne ce qu'elle était à l'époque de son entrée en Formule 1. Le bon mot doit à nouveau s'appliquer.