Commentaire Pire que des amateurs : l’Italie ne fait plus peur, ni rêver les tifosi

Daniel Romano

10.6.2025

La Squadra azzurra n’effraie plus personne. Ses supporters ne l’aiment plus. Toutes les valeurs qui ont construit sa légende et l’ont emmenée 4 fois sur le toit du monde n’existent plus. À cause de ses dirigeants.

Luciano Spalletti n'est, depuis lundi soir, plus le sélectionneur de l'Italie.
Luciano Spalletti n'est, depuis lundi soir, plus le sélectionneur de l'Italie.
IMAGO/ABACAPRESS

Daniel Romano

Le chambrage fait partie du foot. C’est de bonne guerre, on aime bien se moquer gentiment de l’échec des autres. Surtout quand ces autres sont habitués à gagner. Les Italiens en savent quelque chose. «On déguste depuis des années-là. On commence gentiment à fatiguer. On est à court d’arguments parce qu’on est nuls, tout simplement», me disait vendredi un groupe de tifosi dans un bar lausannois pendant la déculottée contre la Norvège en qualification pour le Mondial 2026. Les supporters dégustent depuis des années parce que la Nazionale est en chantier constant depuis 20 ans, dans les bureaux et sur le terrain. Ce sera le cas tant que personne ne voudra le reconnaître.

Spalletti, un sélectionneur médiocre

Luciano Spalletti a dirigé son dernier match sur le banc de l’Italie, contre la Moldavie (2-0), lundi soir. Il est un très bon entraîneur. Un homme de style, plein d'idées et de connaissances qui ont toujours été mises en exergue, dans tous les clubs où il est passé. Il a presque toujours su gagner en proposant un football agréable, attrayant et efficace à la fois. Néanmoins, il n'est jamais parvenu à transmettre ses principes aux Azzurri. Et encore moins dans les matches décisifs, où il a carrément été surclassé.

Un grand entraîneur n'est pas nécessairement un bon sélectionneur. C'est une chose d'entraîner, c'en est une autre de sélectionner. C'est une chose de travailler avec un groupe au quotidien, c'en est une autre de devoir choisir des joueurs entraînés par des collègues. C’est une chose d’avoir ses idées, c’en est une autre de convoquer des joueurs habitués à des schémas ou des méthodes différents, et de les intégrer dans ses propres plans. Je crois que Spalletti n'était pas fait pour ce rôle de sélectionneur. Son départ était inévitable, mais son licenciement aurait dû avoir lieu le soir de l’élimination en huitièmes de finale de l’Euro 2024 contre la Suisse au terme d’une prestation – et d’une campagne – lamentable. Quelle perte de temps inutile quand on voit le surplace, voire même la régression dans les résultats et les prestations par rapport à l’été dernier.

Une qualif ne doit pas devenir un exploit

Après 2018 et 2022, l’Italie ne peut pas rater une troisième Coupe du monde consécutive. Une non-qualification pour un Mondial ne peut pas devenir normale, comme une qualification ne doit pas devenir un exploit. Ne pas aller au Mondial l’été prochain alors que la compétition passe de 32 à 48 équipes (3 places de plus pour les équipes européennes) voudrait dire que la Nazionale est encore plus hors-jeu dans le panorama du foot mondial que je ne le pensais déjà il y a quelques années. À part l’exploit de l’Euro 2021 qui reste, pour moi, une immense anomalie où l’Italie aurait aussi bien pu se faire sortir dès les huitièmes contre l’Autriche, et où elle a gagné la compétition sans battre l’Espagne et l’Angleterre, il n’y a rien de positif à sauver.

J’ai toujours pensé que la victoire à l’Euro a fait davantage de mal que de bien : il y a une coupe en plus dans l’armoire à trophées, mais les dirigeants aveugles dans les bureaux de la Fédération sont encore là, convaincus de faire du bon travail.

Pire que des amateurs

Non, ils ne font pas du bon travail. Je vais vous poser trois questions pour vous le prouver. Avez-vous déjà vu un sélectionneur annoncer son propre licenciement, seul devant la presse ? Avez-vous déjà vu un sélectionneur se présenter seul devant les journalistes dans un moment si délicat pendant que le président de la Fédération boit des cocktails au Festival de la Serie A ? Avez-vous déjà vu un sélectionneur diriger son équipe nationale alors qu’il est déjà viré ? Franchement, on fait mieux que ça dans les ligues amateurs.

En 20 ans, depuis le sacre de 2006 en Allemagne, l’Italie a été éliminée deux fois de suite en phase de poules de Coupe du monde avant de ne même pas participer aux deux éditions suivantes. Comment est-il possible qu’en deux décennies, personne n’ait eu l’idée de changer de cap, de proposer un plan de secours, ou de faire table rase pour tout recommencer ? Certes, le foot est fait de cycles, mais pour entrer dans un cycle, il faut accepter le changement, reconnaître qu’on est resté coincé dans les années 2000, avoir des idées, travailler, se préparer au lieu d’occuper les bureaux seulement pour fumer le cigare et boire des cafés. Il faut des gens qui aiment le foot, qui le comprennent et qui le chérissent. Pas des gens qui profitent de lui pour gagner un salaire indécent sans obtenir des résultats depuis trop longtemps.

Mettez-vous à table et faites jouer les jeunes

À l’heure où le monde entier donne sa chance aux jeunes, en Italie on préfère penser que le problème vient seulement du sélectionneur. Ça change de coach, mais ça ne donne pas sa chance aux jeunes. Pourquoi ? Parce que les clubs de Serie A se désolidarisent de la Nazionale et continuent de faire jouer des étrangers. Et pendant ce temps, les jeunes italiens sont condamnés à vivoter dans les ligues inférieures. On les forme avant de les freiner dans leur progression. Ils grandissent, vieillissent, passent sous les radars parce qu’on ne leur a pas laissé leur chance. Résultat, pour trouver des solutions, il faut racler les fonds de tiroirs et aller chercher ceux dont l’arrière-grand-père ou le cousin de second degré avait des origines italiennes. Pendant ce temps, les M17, les M19, les M21 italiens obtiennent des résultats encourageants. Si je les vois, comment les dirigeants et les diplômés italiens ne les voient pas ? Pourquoi ne leur donnent-ils pas leur chance ?

Oui, un jeune fera des erreurs, mais il apprendra. Et si cette méthode fonctionne en France, en Espagne, en Angleterre et chez tous nos voisins, alors pourquoi au moins ne pas tenter le coup ? Pourquoi au moins ne pas en avoir le cœur net, et se dire, dans 10 ans «on a essayé, ça n’a pas fonctionné» au lieu de laisser les choses stagner et se faire toutes seules ? Franchement, qu’est-ce qui empêche les dirigeants de la Fédération de se mettre à table pour discuter avec les clubs, et reconstruire ensemble, et redonner aux joueurs l’envie d’aller jouer en équipe nationale ?

Faites vite !

On parle tout de même ici d’une équipe qui a 4 étoiles sur son maillot. Une équipe qui passionnait ses tifosi. Un pays qui s’arrêtait littéralement, qui se mettait en «pause» quand sa sélection nationale jouait. Autrefois, les gens étaient amoureux de leur Nazionale. Ils portaient fièrement ce maillot azzurro qui prend la poussière dans leurs armoires aujourd’hui. L’Italie ne fait plus vibrer. Il n’y a jamais eu autant de distance entre l’équipe et ses supporters. L’amour entre l’équipe et les tifosi n’existe plus. Il a disparu. Et l’Italie ne fait plus peur à personne. Toutes ses valeurs - le travail, le cœur, l’audace, la ruse, l’intelligence tactique, la qualité défensive, la capacité à savoir souffrir en bloc et tenir un score - n’existent plus. Ces valeurs sont celles qui ont construit la légende des Azzurri. Celles qui obligeaient les adversaires à respecter l’Italie. Ces mêmes adversaires qui aujourd’hui se frottent les mains lorsqu’elle se trouve sur leur route. Ces valeurs sont ancrées dans la culture italienne. Il suffirait d’aller les rechercher, au fond de chacun, et de les exploiter.

Après deux matches, les chances d’une qualification directe pour la Coupe du monde sont déjà pratiquement nulles. Il faut tout faire pour aller à ce Mondial, en faisant un exploit (tout gagner en empilant les buts) ou en passant par un barrage. Il faut tout faire, à commencer par la Fédération. Tout. Et vite. Le plus rapidement. Et le mieux possible.