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Emiliano Martinez, «un maître dans le domaine» de la provocation lors des séances de tirs au but, comme lors de la finale du Mondial 2022.
IMAGO/AFLOSPORT
Le gardien de but peut devenir le héros de toute une nation s’il parvient à arrêter un ou plusieurs tirs au but dans un match de Coupe du monde. Mais derrière chaque parade, se cache une véritable bataille psychologique, comme l’explique notre consultant Kevin Fickentscher.
Une parade dans une séance de tirs au but peut te propulser au rang de héros national. Yassine Bounou, le gardien marocain, l’a encore prouvé. Quatre ans après avoir été le sauveur de tout un pays lors de la série de penalties contre l’Espagne en 8es de finale de la Coupe du monde au Qatar, le gardien d’Al-Hilal a remis le couvert cette semaine contre les Pays-Bas, en réalisant notamment une parade folle sur le tir au but de Crysenco Summerville.
À l’image d’Emiliano Martinez en finale de la Coupe du monde en 2022 ou de Yann Sommer, contre la France lors de l’Euro 2021, le dernier rempart joue un rôle prépondérant, lorsque la décision d’un match se fait au-delà des 120 minutes.
Notre consultant et ancien portier du FC Sion, Kevin Fickentscher, a fait face à une cinquantaine de penalties au cours de sa carrière. Une expérience qui lui permet de décrypter les ressorts psychologiques d'un exercice où le gardien joue un rôle bien plus important qu'on ne le pense.
Kevin Fickentscher, le gardien est-il réellement le personnage principal d’une séance de tirs au but ?
«Le gardien est un acteur majeur. C'est même l'atout numéro un de son équipe. Il y a toute la préparation en amont du match, avec les analyses des tireurs et les notes que l’on voit désormais sur la gourde. Aujourd'hui, tous les clubs analysent les penalties des adversaires. Mais le gardien a également pour objectif de prendre l'ascendant psychologique sur le tireur et de le déstabiliser avec deux ou trois petites choses.»
Comment peut-il justement faire basculer cet avantage psychologique de son côté ?
«Il y a deux choses que je demande à mes gardiens (ndlr : Kevin Fickentscher est l’entraîneur des gardiens des U17 du FC Sion). La première, c'est de laisser attendre le tireur. Il faut qu'il soit installé avant vous, prêt à tirer. Vous, vous devez être le dernier à vous mettre en place sur votre ligne, pour le faire patienter. Jordan Pickford le faisait très bien, notamment contre la Suisse lors de l’Euro 2024. Il ne prenait sa position que lorsque le tireur était déjà prêt. Cela peut suffire à le sortir de sa routine.
La deuxième, c'est de faire un peu de cinéma. Lui parler, rigoler, lui montrer volontairement un côté... Emiliano Martinez est un maître dans ce domaine. Soit il réussit à sortir le tireur de son match, soit il prend déjà un avantage psychologique. C’est aussi pour cela qu’il est très fort. Certains diront que ce n'est pas très fair-play, mais cela peut clairement influencer une séance.»
Certains gardiens dégagent davantage de présence que d'autres...
«Oui. Il y a des gardiens qui prennent naturellement plus de place. Pas seulement grâce à leur taille, mais grâce à leur aura. Hugo Lloris, par exemple, on lui reprochait parfois de ne pas dégager cette présence. À l'inverse, Emiliano Martinez impose quelque chose. Il est provocateur, il occupe l'espace et met une pression supplémentaire sur les tireurs.»
Quelle importance accordez-vous au travail de préparation ?
«Elle est énorme. J’ai toujours voulu connaître les statistiques des trois dernières tentatives des éventuels tireurs. Mais je n’en arrêtais presque aucun (rires). Alors un jour, lors d’un match à Saint-Gall, j’ai dit au coach que je ne regarderai pas ces informations. J’ai été au feeling et là, je l’ai arrêté. Sur le terrain, il y a toujours des petits signes qui orientent votre choix.»
Arrive-t-on par exemple à définir de quel côté va tirer le joueur adverse en se basant sur sa course d’élan ?
«Oui. Stefan Lehmann, par exemple, s'appuyait énormément sur les statistiques. Il observait notamment le premier pas du tireur, qui indiquait souvent le côté opposé de la frappe. S’il part du pied gauche, il tire à droite. Ce n'était pas une science exacte, mais c'était efficace.»
On remarque également que la technique des tireurs a évolué ces dernières années…
«Oui. De plus en plus de tireurs attendent la réaction du gardien. Il faut donc avoir la force mentale de patienter jusqu'au dernier moment avant de plonger. À mon avis, près de 80 % des tireurs regardent le gardien avant de choisir leur côté. Pour l’attaquant, ce n’est pas facile à entraîner. À l'entraînement, vous n'avez ni les 120 minutes dans les jambes, ni la pression du public, ni tout le contexte émotionnel d'une Coupe du monde.»
Dans cette configuration, le gardien a ainsi moins de pression que le tireur et ne peut que devenir le héros du match ?
«Oui, presque. Une séance de tirs au but est une situation où le gardien ne peut quasiment que sortir gagnant. Si vous arrêtez un ou deux penalties, vous devenez le héros. Si les tirs sont imparables, on dira simplement qu'ils étaient bien frappés. En revanche, les ballons arrêtables, ceux-là, vous devez les sortir. Ensuite, on observe également parfois des gardiens qui ne craignent pas d’aller prendre leur responsabilité et d’aller, eux-mêmes, tirer. Je repense à Manuel Neuer en finale de la Ligue des Champions (ndlr : contre Chelsea en 2012).»
Avec Gregor Kobel dans ses cages, la Suisse sembler posséder un gardien capable de faire la différence dans cet exercice ?
«Oui. Gregor Kobel est grand, il prend beaucoup de place. C'est un vrai atout pour la Suisse. De ce côté-là, on peut être serein. Yann Sommer était plus petit, mais il possédait lui aussi cette aura. Il savait mettre l'adversaire sous pression. Si la Suisse devait aller aux tirs au but, il sera essentiel que Gregor Kobel parvienne à installer ce rapport de force psychologique avec le joueur qui s'avance vers le point de penalty.»