Patrice Morisod «Avant, on avait des soucis avec les chiens fous, mais ils se sont calmés»

Clara Francey, à Wengen

15.1.2026

Avant d’être la voix valaisanne du ski à la télévision et le responsable événements et manifestations des remontées mécaniques Grimentz-Zinal, Patrice Morisod a été pendant 26 ans entraîneur de ski alpin. À l'aube des courses du Lauberhorn et des sélections olympiques, l'Anniviard de 57 ans décrypte les enjeux côté suisse. Interview.

Consultant ski alpin de la RTS depuis plusieurs années, Patrice Morisod (à droite) apporte son regard d’expert aux côtés de John Nicolet.
Consultant ski alpin de la RTS depuis plusieurs années, Patrice Morisod (à droite) apporte son regard d’expert aux côtés de John Nicolet.
KEYSTONE

Clara Francey, à Wengen

Patrice Morisod, peut-on dire que, cette année plus encore que d’habitude, l’enjeu est énorme ici à Wengen pour les spécialistes suisses de la vitesse, puisque les courses du Lauberhorn constituent pour eux l’avant-dernière occasion de remplir les critères de sélection (un top 7 ou deux top 15) pour les Jeux olympiques ?

«Ce n’est en réalité pas tout à fait l’avant-dernière, puisqu’il reste encore deux super-G et trois descentes avant les Jeux, en comptant celle de Crans-Montana (ndlr : le 1er février). Je pense que le 25 janvier, date à laquelle Swiss-Ski doit déposer sa proposition de sélection auprès de Swiss Olympic, une liste élargie sera transmise, avant d’être réduite après Crans-Montana.

La grosse difficulté se situe surtout en descente, car les résultats des Suisses cette saison sont incroyables. Odermatt et von Allmen, qui ont victoire et podium, ont déjà leur place assurée. Mais derrière, pour l’instant, c’est un peu la bouteille à encre. Alexis Monney, avec deux 9es places, Alessio Miggiano avec une 5e place et Niels Hintermann avec une 7e place ont également rempli les critères. Et avec les trois dernières descentes à venir, la liste risque encore de s’allonger, d’autant que certains, comme Stefan Rogentin et Marco Kohler, ont déjà rempli la moitié des critères.

Mais l’avantage de la descente, c’est qu’il y a des entraînements sur place. Je vois bien les Suisses partir avec six descendeurs pour préparer au mieux ces Jeux, comme ils l’ont fait ces dernières années. Ceux qui ont fait des podiums seraient fixes, et les autres feraient l’objet d’une sélection interne sur place.»

Avez-vous pu échanger avec des skieurs ou des entraîneurs ? Est-ce que cette pression particulière se ressent ?

« Bien sûr. Cette pression est bien réelle pour un athlète. Prenons l’exemple de Justin Murisier, qui jouait la victoire, ou au moins le podium, lors du dernier super-G et qui est sorti. Aujourd’hui, il n’a encore rien en poche. Il lui reste quatre courses pour aller chercher sa qualification, et il faudra presque aller chercher un podium, en descente comme en super-G, où on a déjà trois athlètes - Odermatt, von Allmen et Monney - qui ont pratiquement leur place assurée grâce à leurs podiums. C’est fou. Maintenant, les deux descentes à venir, ici à Wengen et à Kitzbühel, conviennent bien aux Suisses. Mais pour les dirigeants, la situation va être compliquée, car il faudra éliminer des gens qui auront pourtant rempli les critères. En vitesse, on aura clairement plusieurs athlètes qui auront rempli les critères mais qui ne seront pas sélectionnés pour les JO.

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Peut-on craindre que certains athlètes prennent des risques inconsidérés pour aller chercher ces critères, sur une piste où les vitesses atteintes ne pardonnent rien ?

«Je ne crois pas. Avant, on avait pas mal de soucis avec Alexis Monney et Franjo von Allmen, les «chiens fous» comme on les appelle, qui prenaient parfois des risques un peu inconsidérés. Mais ils se sont calmés, ils sont aujourd’hui plus posés. Les deux qui ont un ski le plus à risque ont déjà validé leur qualification, donc ils peuvent continuer à skier avec les mêmes intentions qu’ils l’ont fait jusqu’à maintenant. Donc non, je ne suis pas vraiment inquiet.»

Vous qui avez été entraîneur, gardez-vous le souvenir de décisions particulièrement douloureuses ?

«Il y a toujours des décisions difficiles à prendre. Dire à un coureur qui a rempli les critères qu’il ne sera finalement pas sélectionné, c’est extrêmement dur. Je l’ai notamment vécu aux Championnats du monde de Vail en 2015 lorsque j'étais entraîneur des Français quand celui qui a fait le meilleur temps du dernier entraînement, Brice Roger, a été laissé sur la touche car il n’était plus dans la sélection, à la suite d’un mauvais entraînement précédent. Il aurait peut-être pu jouer une médaille le jour J, mais il n’a même pas pu prendre le départ car la Fédération française avait décidé de faire une sélection avant pour donner les places fixes, donc il n'aurait même pas fallu le laisser disputer ce dernier entraînement. Ça nous avait mis en grande difficulté.»

Comment est-ce qu'on annonce à un athlète que son rêve olympique s’envole ?

«Une telle annonce n’est de toute façon jamais bien perçue, et à raison. Mais je pense que les entraîneurs suisses ont montré ces dernières années que leurs sélections étaient justes, leurs choix cohérents, et qu’ils avaient souvent eu le nez fin.»

Les quotas olympiques (chaque pays peut qualifier au maximum 11 skieurs avec quatre d’entre-eux au départ de chaque épreuve individuelle) sont jugés aberrants par Sébastien Amiez, comme il l’a récemment confié à mon collègue. Est-ce que vous partagez son point de vue ?

«Non, je ne le partage pas. Les Jeux olympiques ont lieu tous les quatre ans. Si on compare avec l’athlétisme, que je regarde souvent, et les Trials américains, c’est encore bien plus dur : tout se joue sur une seule course, des mois avant les Jeux. Pour moi, on a la chance en ski de pouvoir faire des sélections jusqu’au dernier moment et d’aligner les coureurs les plus en forme, pas forcément ceux qui ont brillé en début de saison. C’est, je crois, l’esprit olympique : envoyer les quatre meilleurs par nation, en sachant que les plus petites nations ont moins de quotas.

Si l’on entre dans le débat qui est, j’ai le sentiment, celui de Sébastien Amiez, consistant à dire que tous les skieurs du top 15 devraient être au départ, alors il faut rappeler qu’en athlétisme et dans d’autres sports, c’est exactement la même chose : lorsqu’une nation domine, elle est contrainte de faire des choix. Ce qui me gêne davantage, en revanche, c’est la situation en Coupe du monde. Avec une équipe suisse aussi forte actuellement, il est très difficile pour les jeunes de se projeter vers l’avenir. Tout est bouché.»

Une chose est sûre, avec ce règlement olympique, les entraîneurs suisses vont devoir endosser le mauvais rôle. Pour vous, qu’est-ce qui doit primer lors d’un tel choix ?

«Oui, c’est la forme du moment. Maintenant, la piste de Bormio est une piste super exigeante et les entraîneurs vont aussi prendre en compte l’aisance de chacun sur ce type de tracé. Prenons Alexis Monney : cette saison, il a deux 9es places en descente, mais l’an dernier à Bormio, il s’est imposé. Donc il y a des petits bonus pour des athlètes qui comme lui sont super à l’aise sur des pistes comme celle-là. À l’inverse, un Niels Hintermann n’a jamais été particulièrement à l’aise sur les pistes les plus compliquées. Mais encore une fois, si la météo est correcte, je pense que les entraîneurs ferons des sélections sur place.»

Si vous étiez encore entraîneur aujourd’hui, le choix serait évident ?

«Non, il n'est pas évident du tout. Pour l'instant, l’évidence concerne peut-être sept ou huit noms pour les onze places disponibles.»

L’an dernier, les spécialistes de vitesse suisses avaient été très performants ici à Wengen. Pensez-vous qu’ils soient capables de faire aussi bien, voire mieux, cette année ?

«Mieux, ce sera compliqué (rires). Déjà faire aussi bien, sachant qu’Odermatt avait gagné la descente et von Allmen le super-G, ce ne sera pas simple. Mais c'est certain que cette équipe de vitesse suisse sera la grande favorite.

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Du 25 octobre 2025 au 25 mars 2026, l'élite mondiale du ski alpin disputera plus de 80 courses. Voici le calendrier complet de ces épreuves, réparties dans 13 pays.

Marco Odermatt of Switzerland celebrates with men's World Cup overall crystal globe trophy, the men's Downhill discipline leader crystal globe trophy, the men's Super-g discipline leader crystal globe trophy and the men's Giant-Slalom discipline leader crystal globe trophy at the FIS Alpine Ski World Cup Finals, in Sun Valley Resort, Idaho, United States, Thursday, March 27, 2025. (KEYSTONE/Jean-Christophe Bott)
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Pour ma part, j'attends surtout un gros résultat en slalom. Il va falloir aller chercher ces places, aller chercher des résultats un peu plus probants que ce que l'équipe suisse a démontré à Adelboden. J’espère vraiment que Loïc Meillard ou Tanguy Nef pourront viser le podium et que derrière, deux ou trois Suisses décrocheront leur qualification pour les Jeux. Ce serait quand même décevant de n’avoir que deux slalomeurs qui remplissent les critères.»