Semaine de 4 jours ?Au travail, l’IA crée-t-elle plus de stress que de solutions ?
Barman Nicolas
2.12.2025
Recrutement, temps de travail, tâches qui disparaissent: l'intelligence artificielle bouleverse-t-elle déjà la vie au travail ? Les réponses de Yann Ferguson, directeur scientifique du laboratoire de recherche LaborIA.
Recrutement, contenus, organisation: l’IA met la pression sur plusieurs métiers. (Image d'illustration)
IMAGO/Westend61
Agence France-Presse
02.12.2025, 10:26
02.12.2025, 10:27
Barman Nicolas
L'IA révolutionne-t-elle déjà l'organisation du travail ?
Il y a un impact, mais il ne passe pas par des phénomènes très visibles. Pour l'instant, le phénomène dominant est le shadow-AI (IA de l'ombre), ces usages spontanés des travailleurs utilisant des solutions qui ne sont pas fournies par leur employeur, avec une certaine discrétion, voire en le cachant totalement.
Ces initiatives individuelles ne s'agrègent pas dans des transformations organisationnelles, parce qu'elles ne sont pas supposées être là, mais ont évidemment des impacts. Des utilisateurs vont aller beaucoup plus vite que les autres sur certaines tâches. Mais au final, il n'y a pas de productivité récupérée à l'échelle de l'organisation.
Les phénomènes visibles, ce sont des professions déjà très touchées, les traducteurs, les journalistes, les graphistes, dont le cœur de métier est de générer du contenu. On voit, notamment chez les indépendants, de la précarisation, voire des arrêts d'activité.
Ce qu'on leur demande, par exemple vérifier une traduction faite par l'IA, n'est plus intéressant, ni financièrement ni sur le fond.
Une étude du Massachusetts Institute of Technology sortie cet été montre par ailleurs que 95% des projets d'IA générative pour les entreprises ne les satisfont pas. Donc on a d'un côté, des pratiques spontanées, travaillées par des logiques générationnelles, et de l'autre, des projets d'organisation et des investissements qui sont loin de donner satisfaction.
La maturité des outils serait donc insuffisante pour apporter des gains de productivité tangibles ?
Pour l'IA générative, on a souvent des modèles généralistes qu'on peut intégrer tels quels dans les activités ou affiner sur des cas d'usage, en les alimentant avec des documents particuliers. On peut aussi fabriquer un cas d'usage dédié pour un sujet. Cela produit des résultats souvent assez époustouflants mais on a du mal à stabiliser la performance.
L'autre aspect du problème, ce sont les aspects organisationnels et humains. On a beaucoup développé de solutions, mais les collaborateurs ne sont pas du tout formés. On leur donne une Formule 1 potentielle, très rapide mais pas très fiable, et on n'a pas vraiment formé le pilote.
Aujourd'hui, on fait aussi beaucoup l'impasse sur le dialogue social. En 2025, des contentieux ont été jugés et ont toujours donné raison aux CSE, en arrêtant des projets ne tenant pas suffisamment compte de l'impact sur l'organisation du travail et les travailleurs.
Pensez-vous, comme Bill Gates, qu'on se dirige vers une semaine de deux jours de travail?
Je pense qu'on a tort de considérer que la réduction du temps de travail est uniquement un sujet technologique.
La technologie, lors des différentes révolutions industrielles, a déplacé du travail, supprimé du travail, créé de nouveaux emplois. (...) Je ne crois pas que c'est parce que, techniquement, la semaine de 3-4 jours nous serait imposée par l'IA qu'on va la faire, c'est parce que, peut-être, on aura réfléchi aux priorités de nos vies.
Le recrutement est-il déjà bouleversé par l'IA?
Sur le recrutement, il y a une promesse de valeur très forte par les fournisseurs (d'IA), qui nous disent que l'humain est un très mauvais recruteur - il a des biais cognitifs, a tendance à recruter les gens qui lui ressemblent - et que l'IA serait beaucoup plus juste au double sens de la justesse et de la justice.
Si on recrute des profils sur lesquels, à chaque ouverture de poste, on a des centaines de candidatures, l'IA permet de gagner du temps en ne traitant pas humainement tous ces candidats. On peut mettre des vidéos en ligne, où on se présente, qui sont analysées par l'IA.
Mais les talents, les profils pénuriques, sont sensibles aux petites attentions, comme être reçu par plusieurs personnes. Le rapport de force est inversé. L'IA peut servir à la chasse aux talents, en envoyant des robots sur les réseaux professionnels chercher les bons profils, mais ensuite on va mettre beaucoup d'humain, pour flatter ces talents.
Et toutes les petites entreprises, qui sont majoritaires, continuent à recruter de façon beaucoup plus artisanale.