Après l'affaire Matzneff, la lente évolution du monde des lettres

ATS

2.1.2021 - 09:30

epa08668290 French writer and publisher Vanessa Springora poses for photographs during an interview, in Paris, France, 14 September 2020. Springora alleges in her book 'Le Consentement' (Consent), published in January 2020, that she was groomed at the age of 14 by an acclaimed author called 'G', to designate French writer Gabriel Matzneff. The book will be released in Spain on 17 September 2020. EPA/JULIEN DE ROSA
Un an après «Le Consentement», le livre de Vanessa Springora sur sa relation adolescente avec l'écrivain Gabriel Matzneff, le monde des lettres a changé son regard sur les violences sexuelles et leurs auteurs.
KEYSTONE

Un an après «Le Consentement», le livre de Vanessa Springora sur sa relation adolescente avec l'écrivain Gabriel Matzneff, le monde des lettres a changé son regard sur les violences sexuelles et leurs auteurs. Le processus avance cependant lentement.

Elle avait 14 ans, lui 49. Pendant plus de trois décennies, l'histoire de cette liaison répréhensible, ainsi que de toutes les complaisances qui ont permis qu'elle perdure, était restée enfouie. Elle est brutalement ressortie dans ce récit publié le 2 janvier 2020.

L'opprobre a été jeté sur Gabriel Matzneff, prix Renaudot 2013, privé de son allocation du centre national du livre pour écrivains à faibles revenus et renié par son éditeur Gallimard, qui a retiré de la vente ses ouvrages controversés. Matzneff, 84 ans, doit être jugé en septembre pour apologie de la pédophilie. Il reste visé par une enquête pour viols sur mineurs de moins de 15 ans.

Celui que Matzneff a décrit en touriste sexuel l'accompagnant à Manille afin d'y trouver de jeunes garçons, Christian Giudicelli, s'en est mieux sorti jusque-là. Il est toujours juré du Renaudot, aux côtés de cinq collègues déjà en place en 2013, et les livres de cet autre écrivain Gallimard, âgé de 78 ans, restent en vente, dont le dernier ("Les Spectres joyeux», 2019) où il qualifie Matzneff de «très fidèle complice».

Passé le scandale

Un autre Matzneff serait-il imaginable en 2021? Peut-être, même si ce n'est pas sous la même forme, estiment des chercheuses qui se sont intéressées aux représentations des atteintes sexuelles dans la littérature.

«Le discours décomplexé de Matzneff sur la pédocriminalité n'est plus possible», d'après Anne-Claire Marpeau, agrégée de lettres. Cependant, «le questionnement est retombé, passé l'effet de surprise et de scandale. Dans l'enseignement de la littérature, je n'ai pas l'impression que l'affaire Matzneff a changé grand-chose».

Hélène Merlin-Kajman, qui a publié en octobre «La Littérature à l'heure de #MeToo», rappelle que le tollé lors de la publication en 2002 d'un roman sur un pédophile, «Rose bonbon» de Nicolas Jones-Gorlin, toujours chez Gallimard, n'avait amené personne à évoquer le cas Matzneff.

Or, le romancier racontait à peu près la même chose, sous forme autobiographique. «Il suffisait de le lire», relève-t-elle, interrogée par l'AFP. «Oui, on assiste à un changement, où l'opinion publique donne entièrement raison à la victime. Mais j'ai le sentiment que le monde des lettres va bouger à la traîne du monde tout court. Ce n'est pas génial».

«Spécifique à la France»

La critique et le public passent encore à côté de certaines choses. Dans le roman de Florent Marchet, «Le Monde du vivant», paru en août, mais terminé avant l'affaire Matzneff selon l'éditeur Stock, la protagoniste, une collégienne, est violée par un congénère. «Sans se soucier de la sécheresse des muqueuses, il force l'entrée de son sexe», raconte le narrateur, avant que l'adolescente ne signifie son refus d'un acte auquel elle n'avait en rien consenti.

Cette scène est passée inaperçue auprès des critiques littéraires. Ces derniers n'ont vu que le reste du roman, celui d'une entrée tendre dans la sexualité. Pour l'hebdomadaire catholique La Vie, il donne «la description des émois naissants du corps de Solène». Pour Le Figaro, l'adolescente «s'éveille aux mystères sensuels de la vie».

«Cela fait écho à ce que l'on trouve pour accompagner des textes littéraires mettant en scène des viols, comme 'Une vie' de Maupassant par exemple, viols que l'on ne va jamais problématiser. En France, il y a un attachement très spécifique à la littérature, au livre, où toucher à ces textes, c'est aussi toucher à l'identité nationale, interroger les valeurs transmises par l'école. Et c'est peut-être un problème spécifique à la France», dit Anne-Claire Marpeau à l'AFP.

L'une des romancières françaises les plus en vue, Annie Ernaux, elle-même s'était longtemps refusé à qualifier de viol sa première relation sexuelle, brutale, à 18 ans, y compris quand elle l'a racontée dans «Mémoire de fille» en 2016. Elle n'a franchi ce pas qu'après l'affaire Matzneff, pour une série documentaire radiodiffusée par France Culture au début décembre.

«Vous avez raison. Maintenant, j'ai raison de dire viol [...] Je dois bien mettre un mot, pour mes contemporains, mes contemporaines de 2020. Et c'est ce mot-là», affirmait-elle.

Retour à la page d'accueil

ATS