Attentats du 13 novembre

Une enquête «hors normes» mais des questions persistent

ATS

5.9.2021 - 08:14

Un million de pages de procédure, des investigations en Europe et au-delà: en quatre ans, policiers et magistrats ont bouclé une enquête inédite qui éclaire la préparation et la réalisation des attentats du 13 novembre 2015, même si des questions restent en suspens.

ATS

5.9.2021 - 08:14

A commemorative plaque and flowers are pictured at the entrance of the Bataclan concert hall before a ceremony marking the third anniversary of the Paris attacks of November 2015 in which 130 people were killed, in Paris, Tuesday, Nov. 13, 2018. France's interior minister says French security services have foiled six terror attacks this year, as the country marks three years since gun and bomb attacks in Paris killed 130 people. (Benoit Tessier/Pool via AP)
La vidéosurveillance et les enregistrements audio retrouvés au Bataclan ont permis d'ajuster la chronologie des événements. (archives)
KEYSTONE

La cour d'assises spéciale de Paris juge à partir du 8 septembre 20 accusés, dont Salah Abdeslam, le seul survivant des commandos téléguidés par le groupe Etat islamique (EI) qui ont fait 130 morts et 350 blessés à Saint-Denis et Paris.

Autour de lui, les enquêteurs sont parvenus à identifier planificateurs, logisticiens, convoyeurs et intermédiaires.

542 tomes

«Dans le box, on va se trouver avec des accusés qui ont eu une part extrêmement importante dans les faits. Il ne faut pas se polariser sur le seul Salah Abdeslam», souligne l'ancien procureur de Paris François Molins. «On est dans la tuerie de masse et les investigations, hors-normes, ont pu véritablement aller au bout».

«Il reste des zones d'ombre dans toutes les enquêtes terroristes (...) mais nous avons des éléments qui permettent de comprendre l'organisation, les préparatifs, le déroulement», abonde l'actuel procureur antiterroriste Jean-François Ricard.

Le dossier de 542 tomes est gigantesque. Il déborde d'un «nombre considérable de scellés» constitués sur les lieux des attentats, dans les trois voitures des assaillants et leurs «logements conspiratifs» en France et en Belgique, avec des recherches «systématiques» d'empreintes digitales et de traces génétiques, selon les documents consultés par l'AFP.

Gardes à vue, auditions et perquisitions se sont multipliées. Les armes, munitions et gilets explosifs des membres du commando ont été minutieusement examinés, leur matériel informatique et leurs appels téléphoniques passés au crible.

La vidéosurveillance et les enregistrements audio retrouvés au Bataclan ont permis d'ajuster la chronologie des événements, de l'explosion du premier kamikaze à 21h16 devant le Stade de France à l'assaut de la Brigade de recherche et d'intervention (BRI) à 00h18 au Bataclan.

Piste belge

Les enquêteurs – jusqu'à 1000 au début de l'enquête – et les cinq magistrats antiterroristes saisis ont rapidement établi que les attentats avaient été coordonnés depuis la Belgique.

Ils ont identifié leur commanditaire en Syrie: Oussama Atar, un Belge né en 1984 surnommé «Abou Ahmad al-Iraki». Membre important de l'EI, il est vraisemblablement mort dans une frappe de la coalition en zone irako-syrienne en novembre 2017.

Une coopération «de grande ampleur et d'excellente qualité» a été mise en place entre la France et la Belgique, avec l'appui de l'unité européenne de coopération judiciaire Eurojust et de l'agence européenne de police Europol, qui a créé pour ce dossier une task-force nommée «Fraternity».

Cette collaboration a été étendue à «quasiment tous les pays européens et plusieurs autres concernés». Les juges antiterroristes ont néanmoins dû se contenter d'"éléments sommaires» fournis par l'Irak et le Pakistan et ont déploré l'absence de coopération de la Turquie et de la Syrie.

Abdeslam renonce

L'enquête a retracé le parcours des assaillants «entre l'été 2014 et les attentats. La chronologie et le rôle de chacun sont bien établis», notent des connaisseurs de l'affaire.

Certaines questions restent néanmoins sans réponse. A commencer par le rôle exact de Salah Abdeslam, 26 ans à l'époque. Depuis cinq ans, il oppose aux juges français un silence obstiné. Ses seules explications, sommaires, ont été réservées à une magistrate belge juste après son interpellation en mars 2016.

Selon ses affirmations, le soir du 13 novembre 2015, il dépose les trois «kamikazes» au Stade de France où ils se feront exploser. Puis il roule au hasard, gare sa voiture – «quelque part, j'ignore où», dit-il, alors qu'elle sera retrouvée dans le XVIIIe arrondissement de Paris – et prend le métro. Il en ressort deux stations plus loin et rejoint la banlieue sud, où deux comparses belges le récupèrent le lendemain matin.

L'homme s'est débarrassé de son gilet explosif dans une rue de Montrouge (Hauts-de-Seine). «Lors des attentats, j'avais une ceinture d'explosifs. Toutefois, je n'ai pas voulu la faire exploser», avance-t-il devant la magistrate belge. C'est tout.

Dans sa revendication, l'EI a mentionné le XVIIIe arrondissement comme un des lieux ciblés par le commando. Et dans un ordinateur, les enquêteurs ont déniché un organigramme avec un dossier intitulé 'groupe métro'. Pour les juges d'instruction, Salah Abdeslam a pris le métro pour y commettre un attentat mais sa ceinture explosive, défectueuse, n'a pas fonctionné.

Le «grand mystère» Abaaoud

Dans le même organigramme figurait un dossier 'groupe Schipol', du nom de l'aéroport d'Amsterdam. La présence dans la ville néerlandaise le soir du 13 novembre 2015 de deux membres de la cellule belge, Sofien Ayari et Osama Krayen, a convaincu les enquêteurs qu'un attentat était planifié à Schipol. Pourquoi n'a-t-il pas été mis à exécution ?

L'autre «grand mystère» du dossier, selon un de ses connaisseurs, tourne autour d'Abdelhamid Abaaoud, le «chef opérationnel» des commandos tué lors de l'assaut du Raid à Saint-Denis le 18 novembre. L'apparition de ce Belgo-Marocain de 28 ans sur les caméras de vidéosurveillance d'une station de métro de l'est parisien, baskets orange aux pieds et accompagné d'un complice, après avoir mitraillé les terrasses, estomaque les enquêteurs.

La «neutralisation» de cet homme – surnommé «Abou Omar» en Syrie, où il avait rejoint les rangs de l'EI début 2013 – était pourtant «une priorité urgente» de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) depuis septembre 2015.

Alors que les services de renseignement le croyaient en Syrie, il regagne l'Europe en se mêlant au flux des réfugiés et arrive en Belgique le 6 août. Qu'a-t-il fait jusqu'au 12 novembre, lorsqu'il prend place dans une des trois voitures des commandos qui quitte Charleroi (Belgique) pour un appartement à Bobigny ?

Autres cellules ?

Ses empreintes génétiques n'ont été retrouvées que sur un aspirateur et une fenêtre de l'appartement de Charleroi, ce qui suggère qu'il n'y est pas resté longtemps et n'a fréquenté aucune autre planque connue de l'équipe en Belgique.

Le témoin qui l'a identifié dans sa cache d'Aubervilliers affirme qu'Abdelhamid Abaaoud s'est vanté d'avoir emprunté le chemin des migrants vers l'Europe avec «90 djihadistes» prêts à frapper la France.

S'il est avéré que l'EI a envoyé des combattants en Europe, ceux qui étaient liés à la cellule belge ont été identifiés. Mais il reste un doute sur l'existence d'autres cellules.

L'enquête a conduit à l'arrestation, dans un centre de réfugiés en Autriche le 10 décembre 2015, d'un Algérien, Adel Haddadi, et d'un Pakistanais, Mohamed Usman. Tous les deux ont reconnu avoir été missionnés avec deux kamikazes du Stade de France par «Abou Ahmad al-Iraki» pour une action en France. Bloqués en Grèce vingt-cinq jours à cause de leurs faux papiers syriens, ils n'ont pu rejoindre la Slovénie qu'au lendemain des attentats parisiens, et l'Autriche le jour suivant.

Pour les enquêteurs, ils n'ont jamais renoncé à l'idée de commettre un attentat et sont restés en lien avec Oussama Atar pendant leur séjour à Salzbourg. Dans l'attente de renforts ? Là non plus, l'enquête n'a pas permis de répondre à cette question. Pour des connaisseurs du dossier, il est peu probable que les accusés éclaircissent ces zones d'ombre lors du procès.

ATS