Les pauvres livrés à eux-mêmes dans un Brésil surendetté

ATS

6.1.2021 - 13:35

Valquiria Ferreira n'a qu'un voeu pour 2021: une prolongation du versement des allocations qu'elle reçoit comme 68 millions de Brésiliens pour survivre pendant la pandémie de Covid-19. Le gouvernement a cependant annoncé qu'il serait impossible de maintenir plus longtemps ce programme d'aides.

S'il est vital pour les plus pauvres, il est en effet trop coûteux pour un pays ayant atteint un niveau d'endettement et de déficit public critiques.

«Sans cet argent, je n'aurais pas eu de quoi manger. Si le gouvernement ne prolonge pas les aides, je ne sais pas ce que je vais faire. 2021 sera trop dur pour moi», raconte à l'AFP Mme Ferreira, 35 ans, qui élève seule ses trois enfants dans la favela de Santa Luzia, à Brasilia.

Mardi, elle a reçu le dernier versement issu du programme «auxilio emergencial» (aide d'urgence, en français), un des plus généreux au monde durant la pandémie, avec 600 réaux (environ 103 francs) mensuels versés à un tiers de la population d'avril à août. Le montant a été réduit de moitié pour les quatre derniers mois de l'année.

14 millions de chômeurs

À partir de janvier, elle se retrouvera sans revenu. En injectant près de 45 milliards de dollars (40 milliards de francs) dans l'économie, ce programme d'aides a contribué au rebond du PIB au troisième trimestre (+7,7%), sortant le pays de la récession après une chute de 1,5% au premier trimestre et de 9,6% au deuxième.

Le gouvernement table à présent sur un recul de 4,5% de la première économie d'Amérique Latine pour 2020, dans un pays qui compte plus de 14 millions de chômeurs et près de 195'000 morts du coronavirus.

Et le retour à la normale semble lointain, avec une deuxième vague de contaminations dévastatrice et un retard inquiétant pris pour la vaccination de la population, sans date définie, alors qu'elle a déjà commencé en Europe, aux États-Unis et dans l'Argentine voisine.

Selon la fondation Getulio Vargas (FGV), le programme d'aides a permis de sortir 12,8 millions de Brésiliens de la pauvreté (moins de 5,5 dollars par jour), et 8,8 millions de l'extrême pauvreté (moins de 1,90 dollar par jour).

«Entre le marteau et l'enclume»

Mais avec la fin des allocations, le niveau d'extrême pauvreté risque d'être largement supérieur à celui d'avant la pandémie. Seuls 19,5 millions de Brésiliens continueront à recevoir des minima sociaux, avec le programme Bolsa Familia, créé en 2004 par le président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva.

Le président d'extrême droite Jair Bolsonaro, qui a vu sa cote de popularité grimper grâce au programme d'aide aux plus pauvres, a néanmoins assuré que les versements devaient cesser, car «le Brésil ne peut plus supporter» un tel niveau d'endettement.

Avec ce programme d'aides et d'autres dépenses, notamment destinées aux entreprises, le pays a consacré 10% de son PIB à des mesures de soutien à l'économie. La dette publique représentait 88,1% du PIB en novembre, contre 75,8 en décembre 2019.

«Le Brésil est entre le marteau et l'enclume, parce qu'il y a la pression des marchés d'un côté et l'augmentation de la pauvreté de l'autre», explique Marcelo Neri, directeur du centre de recherche en politiques sociales de la FGV.

Endettement de longue date

Alex Agostini, du cabinet de consultants Austin Rating, considère pour sa part que «le gouvernement aurait les moyens de prolonger les aides si l'endettement était uniquement dû à la pandémie». «Le problème, c'est que le Brésil est dans le rouge depuis 2014», souligne-t-il.

L'économiste indépendant Felipe Queiroz estime toutefois que le fait de couper les aides peut se révéler plus nocif que le surendettement. «Ce programme d'aides a un effet multiplicateur. Il crée de l'emploi, fait augmenter la consommation et évite que le PIB ne chute davantage», explique-t-il.

Ironie du sort, la pandémie a obligé le ministre de l'économie, Paulo Guedes, d'obédience ultralibérale, «à mettre en place une politique keynésienne à grande échelle» et à reporter les réformes réclamées par les milieux d'affaires, résume Marcelo Neri.

Le président Bolsonaro devra donc jouer les funambules pour obtenir au Parlement le soutien nécessaire à l'approbation des réformes en 2021, sans délaisser un électorat pauvre sur lequel il compte pour se faire réélire en 2022.

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ATS