Gaëtan Vannay

«Sans journalistes pour vérifier l’info, on peut raconter ce qu'on veut» 

Valérie Passello

23.3.2022

Grand reporter, Gaëtan Vannay a été témoin de nombreux conflits armés durant sa carrière. Interview exclusive pour blue News.

Valérie Passello

23.3.2022

«C'est le rôle du journaliste d’être sur place pour avoir une narration professionnelle de ce qu’il se passe sans que l’information n’émane d’une partie au conflit», affirme Gaëtan Vannay.
©NicolasRighetti/lundi13

Ancien chef du bureau international de la Radio Suisse Romande, Gaëtan Vannay analyse la manière dont l'information sur le conflit russo-ukrainien nous est transmise, met en garde contre les pièges à éviter et évoque l'importance de la présence de la presse sur le terrain.

blue News: Dans cette guerre, les Ukrainiens communiquent beaucoup, alors que l'information est contrôlée et parcimonieuse de la part des Russes. Pensez-vous que d'ici, on se fait une une idée juste de ce qui se passe là-bas?

Non, pas vraiment. Il y a deux types de désinformation. La volontaire, c'est-à-dire la propagande, et l'involontaire, qui tient plutôt d'une mauvaise information. Bien sûr, il y a un agresseur et un agressé, mais la propagande émane des deux camps, et nous avons spontanément une tendance à davantage croire l'agressé. D’autant plus qu’il nous est proche, osons le dire, humainement et géographiquement.

Les Ukrainiens sont extrêmement forts pour pousser leur info et prennent les devants sur les réseaux sociaux. Quant aux Russes, la restriction de parole qui leur est imposée rend les choses très compliquées. Pour exemple, le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) vient de se terminer à Genève: en tant que membre de l'organisation, j'ai eu beaucoup de peine à trouver des interlocuteurs russes. Les gens ne parlent pas. Cette situation donne l'impression d'un discours assez unilatéral, en effet.

Vous avez évoqué la propagande, la désinformation volontaire, mais qu'entendez-vous par «mauvaise information», ou désinformation involontaire?

Il faut par exemple faire très attention au choix des mots et des images. J’entendais dernièrement dans une émission de TV extrêmement suivie en France: «L'armée russe rase des villes entières». Le terme «raser» est très fort, on imagine Alep en Syrie, et le pluriel est important à relever. Or, à l’heure actuelle, on n’en est pas là. Quand on écrit «Bombardements russes sur Kiev (ou ailleurs)», les non-avertis imaginent une pluie de missiles qui tombe sur la ville, il faut préciser le nombre de frappes.

Et les images?

À propos de Gaëtan Vannay
KEYSTONE

Gaëtan Vannay obtient son certificat de journalisme à l'Université de Neuchâtel en 1995. Après un stage à RTN, il rejoint Couleur 3. En 2000, il passe un an en Russie, ce qui lui permet d'en apprendre la langue. Il collabore ensuite avec de nombreux médias, relatant ce qui se passe dans divers endroits du monde. Il est notamment correspondant en Grande-Bretagne puis en Russie. C’est en 2009 qu'il prend les commandes du bureau International de la RSR , mais reste grand reporter. Il a notamment reçu le Prix Jean Dumur pour ses reportages en Libye et en Syrie en 2011, où il était l'unique journaliste occidental présent dans certaines zones de combat. Gaëtan Vannay a co-fondé une start-up active dans la gestion de l’information de sécurité via les nouvelles technologies (AI, technologies mobiles). Il travaille aujourd’hui en tant que consultant international en matière de communication dans des contextes de prévention et résolution de conflit,  il collabore avec le think tank américain Internews, et oeuvre aussi comme formateur de journalistes notamment dans la pratique du métier en terrain hostile.

Deux phénomènes jouent. Le choix de ce qu’on montre, et la multiplication des supports sur lesquels ont peut les voir en permanence et de façon répétée. On ne photographie ou filme pas les édifices qui n'ont pas été touchés par des frappes, on cadre sur ce qui a été détruit. Pour le coup, nous sommes abreuvés d'images de bâtiments détruits et si l'on y prête attention, on peut aussi remarquer que ce sont régulièrement les mêmes qui sont montrés sous différents angles et en plan serré. C'est un grand classique de la guerre. Je me souviens d'un reportage dans le Donbass en 2014. D'un côté, on pouvait filmer des bâtiments dévastés, qui donnaient le sentiment d'un horrible conflit où tout était à feu et à sang. Mais en tournant, littéralement, la caméra de 180 degrés, on apercevait alors un parc avec de la verdure où des mamans promenaient tranquillement leur bébé. Il y a cette répétition: on va voir des images du même bâtiment détruit le matin sur son téléphone portable via les réseaux sociaux, puis en consultant son journal à la pause de midi, on en entendra parler à la radio, puis on reverra encore aux infos TV du soir les mêmes images des mêmes bâtiments.

Ces deux phénomènes peuvent amplifier et biaiser la perception de la réalité. Comprenez-moi bien: je ne minimise pas cette guerre, ses destructions, ses conséquences sur la population ukrainienne avec ces centaines de milliers de personnes qui fuient le pays et ses implications géopolitiques. Je m’attache là au rendu au plus juste des faits d’un point de vue journalistique.

Depuis le début du conflit en Ukraine, cinq journalistes ont été tués. La presse doit-elle renoncer à s'y rendre?

Bien sûr que non, au contraire, nous devons y aller. Quand des belligérants ciblent les journalistes dans les conflits ou noient l’information journalistique sous des torrents de communication directe notamment via les réseaux sociaux, c'est pour imposer leur propre narratif. Sans journalistes pour vérifier l’information, on peut raconter ce qu'on veut. D’ailleurs en Ukraine, j’ai peur que ça n’aille pas en s’arrangeant. Par exemple, le maire d’Irpin, zone de combat proche de Kiev, a annoncé interdire la venue des journalistes pour limiter les risques. C’est un problème.

Autre exemple : les derniers journalistes présents à Marioupol ont dû quitter la ville car cela devenait trop dangereux pour eux d’y rester, ils étaient recherchés par les Russes. Je ne remets pas en cause leur décision. Mais nous devons être conscients que nous n’aurons, à partir de là, que des informations sur cette ville assiégée qui proviendront d’une partie ou l’autre au conflit avec une grande difficulté à la vérifier.

C'est le rôle du journaliste d’être sur place pour avoir une narration professionnelle de ce qu’il se passe sans que l’information n’émane d’une partie au conflit. C'est pour cela qu'on a besoin de professionnels sur le terrain : pour observer, analyser la situation, recouper, vérifier et contextualiser. Combien d’envoyés spéciaux ont-ils été envoyés de Suisse en Ukraine, au cœur du conflit et non sur ses marges? Très peu. Trop peu, au vu de ce que ce conflit représente pour l’Europe.

Quels conseil donneriez-vous aux journalistes sur le terrain?

Aucun conseil spécifique de terrain, c’est trop facile de conseiller à distance, et tout ne dépend de loin pas du journaliste sur le terrain. Interviennent des questions de modèle économique du journalisme, de choix éditorial. Les rédactions doivent assumer le rôle de la profession, accepter d’avoir des journalistes dans des zones potentiellement à risque car c’est le cœur du métier que d’être sur le terrain particulièrement dans le contexte décrit ici.

Le recours excessif à des pigistes (ndlr: journaliste indépendant rémunéré au sujet), notamment pour se désengager en matière de risque, pose problème. Non pas qu’ils soient moins compétents qu’un journaliste salarié d’un média, mais le besoin de rentabilité génère un besoin de productivité qui peut nuire à la qualité de l’information et à leur sécurité. Surtout dans un contexte comme celui-ci, où la demande d’information est élevée et où la récolte et le traitement de l’information sont rendus difficiles par le contexte.

Et un journaliste seul sur le terrain ne peut être partout à la fois. En ce qui concerne certaines régions, c'est le trou noir. Que se passe-t-il entre les villes où les troupes russes avancent ? En dehors des routes contrôlées par l’armée russe ? Peut-être que des gens y sont tués, peut-être qu'il ne se passe rien, on ne sait pas. Le focus se fait naturellement là où il il y a le plus d’activité militaire, sur les lieux stratégiques, sur les grandes villes, mais vu la nature et l’évolution du conflit, avoir une vision plus large me paraît indispensable.

Comment un reporter de guerre peut-il s'assurer de ne pas être instrumentalisé ou influencé par ses interlocuteurs?

Dans ce cas particulier qui nous intéresse, il faut se rappeler que tout interlocuteur rencontré est en quelque sorte partie au conflit puisque son pays est agressé, attaqué. L’interlocuteur peut tromper le journaliste volontairement ou involontairement. Pour un citoyen ukrainien, c’est difficile de prendre de la distance sur un événement qui le concerne directement. Il ne s’agit pas de remettre en question le ressenti des gens et ce qu’ils vivent, mais d’interroger les faits qu’ils nous présentent et la façon dont ils les présentent. Le ressenti et le concernant impacte la description d’un fait. 

En tant que simples spectateurs à distance, devons-nous aussi nous méfier de l'information?

Aujourd'hui nous avons beaucoup de communication et moins d'information. Les Ukrainiens maîtrisent l’usage extensif des réseaux sociaux depuis longtemps, déjà bien avant la guerre, les Russes ont aussi une longue expérience de la manipulation. Et je ne crois pas au concept de «journaliste citoyen». Les gens postent directement sur les réseaux sociaux, sans contextualisation, sans vérification possible. Ce sont des témoins et non des journalistes. Le problème est qu’un «post» sur un réseau social finit quasi par être considéré comme une information valide à force d’être vu et partagé, la source première se perdant en route. Cela devient ce que j’appelle un «fait virtuel», c'est fou! D’où l’importance du fact checking et d’avoir des journalistes sur le terrain. C’est la responsabilité des médias qui doivent cela à leur auditoire. Si les médias ne le font pas, qui le fera ?