Sevrage de force pour les toxicomanes à Kaboul

ATS

19.10.2021 - 07:49

Ils ont des têtes rasées, des tuniques trop grandes et des regards de bêtes traquées. Pour les drogués raflés par les talibans sous un pont de Kaboul ou confiés par leurs familles à un centre de réhabilitation, 45 jours de sevrage forcé commencent.

ATS

19.10.2021 - 07:49

Les toxicomanes détenus lors d'un raid des talibans passent un examen médical à leur arrivée au service de désintoxication de l'hôpital médical Avicenne pour le traitement de la toxicomanie à Kaboul, en Afghanistan.
Les toxicomanes détenus lors d'un raid des talibans passent un examen médical à leur arrivée au service de désintoxication de l'hôpital médical Avicenne pour le traitement de la toxicomanie à Kaboul, en Afghanistan le 11 octobre 2021.
KEYSTONE

Leur cache est connue de tous. À Pul-e-Sukhta, le pont sous lequel la ville recrache ses eaux usées, les toxicomanes de Kaboul vivent et meurent à l'abri des regards. Cette présence est intolérable pour la nouvelle police des talibans, qui multiplie les rafles.

Deux combattants, armés de M16 et d'AK47, ont été envoyés ce matin pour secouer les silhouettes amorphes au milieu d'un amoncellement de coussins, de couvertures, de sacs de sable et de seringues ou de pipes à crack. Après quelques tirs de semonce, les toxicomanes sont poussés sans ménagement dans des ambulances direction le service de réhabilitation de l'hôpital Ibn Sina, installé dans une ancienne base militaire.

Quatre millions de drogués

Le directeur du centre, le Dr. Ahmad Zoher Sultani peut accueillir un millier de patients. Et il y vide la mer du fléau national à la petite cuillère. «La drogue est un terrible problème dans notre pays. Il y a près de quatre millions de toxicomanes» explique à l'AFP le médecin.

Environ dix pour cent de la population afghane est aux prises avec la drogue, un record mondial confirmé par les enquêtes internationales.

«C'est la politique de l'Emirat islamique. Ils en arrêtent davantage. Ils veulent nettoyer la ville de ceux qui l'enlaidissent. Alors dès que nous avons des places, ils vont les chercher. Aujourd'hui, nos mille lits sont presque tous occupés», ajoute-t-il.

«Pour l'instant, nous travaillons gratuitement. Personne n'a été payé depuis quatre mois. Nous espérons que les choses s'arrangent».

Le séjour de «réhabilitation» dure 45 jours et s'apparente plutôt à un sevrage au cours duquel les hommes passent leurs journées couchés sur leurs lits, dans des chambres collectives ou des dortoirs, ou accroupis dans les cours pour profiter des rayons du soleil d'automne.

Un peu de méthadone

Il y a un peu de méthadone pour les accros à l'opium, rien pour les usagers de méthamphétamine, indique le Dr Sultani.

Ce matin Emal, 36 ans, arrive en traînant des pieds dans la salle d'enregistrement. Un volontaire (ils sont souvent choisis parmi d'anciens pensionnaires) ouvre son registre.

- Quel est ton nom? Emal.

- Celui de ton père: Abdul Matin.

- Marié? Oui. J'ai trois enfants, deux filles et un garçon.

- Tu as un travail? Actuellement non.

- Quelle drogue prends-tu? Cristal (méthamphétamine).

- Tu es déjà venu à l'hôpital? Oui, trois fois. Là, c'est la quatrième. J'étais sorti il y a dix jours.

Bilal Ahmad, 22 ans, maigre et craintif comme un chat de gouttière, prend sa place sur la chaise. Lui aussi indique être accro à la «meth» et être passé par le programme «il y a un an ou un an et demi».

«Je suis content d'être là», assure-t-il à l'AFP, en jetant autour de lui des coups d'oeil qui disent le contraire. «Dans 45 jours, si Dieu le veut, nous pourrons retourner chez nous».

La fouille est minutieuse: replis des vêtements, chaussures, tout est inspecté à la recherche de drogue.

- Ouvre la bouche. Plus grand. Tire la langue.

Cheveux rasés, pas la barbe

En groupe de six, ils sont ensuite conduits dans le bâtiment carrelé des douches, où on leur remet les tenues kaki, longues chemises et pantalons amples, une dosette de shampoing, pas de serviette. Ils en sortent après, dégoulinants, pour passer entre les mains agiles de barbiers qui leur rasent les cheveux mais pas la barbe.

Ce traitement leur donne un air de famille et c'est en fratrie apeurée, épaules voutées, démarche hésitante, qu'ils sont conduits dans l'un des bâtiments, où une chambre à cinq lits leur est attribuée. Deux infirmiers leur prennent la tension, le pouls, la température.

Le dortoir voisin est occupé par une trentaine d'hommes de tout âge, couchés sur leur couverture. L'un joue un air enfantin sur une flute traversière en bambou. Un autre, portant sa main à la bouche, fait signe qu'il a faim.

Le centre a pourtant près d'un an de réserves et offre trois repas par jour, assure le Dr Sultani, en faisant visiter un entrepôt aux étagères pleines de sacs de riz et de boîtes de conserve.

«Nous sommes dans un quartier mal famé», dit-il. «Le 15 août, le jour où Kaboul est tombé aux mains des talibans, des centaines de personnes se sont massées à nos portes, pour nous piller. Mais nous avons résisté, avec nos patients. Et nous les avons repoussés».

ATS