Nouvelle étude

Les navires de croisière, plus nocifs que toutes les voitures d’Europe réunies

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3.7.2019

Les croisières sont de plus en plus populaires. Une tendance qui constitue un problème pour l’environnement.
Getty Images

La plupart des gens seraient aujourd’hui conscients de l’impact négatif des transports aériens pour l’environnement. Selon une étude récente, la honte de partir en croisière est pourtant tout aussi appropriée que celle de prendre l’avion.

«Selon l’Association internationale des compagnies de croisière, environ 2% seulement de la population suisse a déjà réservé une croisière», a relevé Dominika Lange, PDG et directrice marketing de Costa/AIDA, dans un article de travelnews.ch début 2018. «Nous continuons donc de voir un grand potentiel de croissance ici», a-t-elle déclaré, optimiste face au boom des croisières internationales – il suffisait ainsi de déconstruire «les préjugés sur les croisières qui persistent au sein de la population», a-t-elle précisé.

Ceci devrait justement s’avérer plus difficile à l’avenir pour Dominika Lange et ses employés. D’après une nouvelle étude réalisée par Transport and Environment, les 47 navires de luxe du Groupe Carnival, auquel Costa/AIDA appartient également, ont dégagé en 2017 dix fois plus de polluants dans le ciel européen que l’ensemble des plus de 260 millions de voitures des Européens. Dans leur étude, les chercheurs de l’organisation cadre qui regroupe diverses organisations non gouvernementales européennes du secteur des transports durables se sont principalement intéressés aux émissions d’oxydes de soufre.

Dans les cinq villes qui souffrent le plus de la pollution de l’air causée par les navires de croisière, l’exposition aux oxydes de soufre émis par les navires est nettement supérieure au chiffre pour les voitures qui circulent dans les villes en question.
Transport and Environment

Les oxydes de soufre nuisent à notre santé et à l’environnement

Si les oxydes de soufre sont moins souvent mentionnés dans les discussions actuelles sur la protection de l’environnement et du climat que le gaz à effet de serre qu’est le dioxyde de carbone, ils ne sont toutefois pas moins nocifs. L’Office fédéral de l’environnement (OFEV) désigne ainsi le dioxyde de soufre comme un «[précurseur important] dans la formation de pluies acides et d’aérosols secondaires (p. ex. poussières fines)».

Chez l’homme, une concentration excessivement élevée de dioxyde de soufre dans l’air a un effet «irritant pour les yeux, les voies respiratoires et la peau» et peut entraîner sur le long terme une «maladie des voies respiratoires». Selon l’OFEV, le dioxyde de soufre présent dans l’environnement inflige de multiples dommages aux plantes et aux écosystèmes sensibles, tout en attaquant la structure des ouvrages ainsi que d’autres matériaux. Les pluies acides constituent un mot-clé.

Les conséquences du tourisme de masse

A Venise, les navires de croisière s’entassent souvent.
Keystone

L’étude montre qu’en Europe, la pollution de l’air causée par les navires de croisière touche principalement – sans surprise – des Etats méditerranéens tels que l’Espagne, l’Italie, la Grèce et la France, mais aussi la Norvège, souvent visitée par les hôtels flottants pour ses fjords.

Ceci ne devrait guère surprendre Anders Fretheim: «Quand j’étais enfant, cinq à six navires entraient dans le fjord durant les étés. Aujourd’hui, il y en a 165», a récemment déploré cet agriculteur du village norvégien de Flåm, interrogé pour l’émission «Europamagazin» de la chaîne allemande ARD. Situé à l’extrémité de l’Aurlandsfjord, ce village est prisé des touristes pour sa plate-forme d’observation qui surplombe le fjord, le belvédère de Stegastein. On compte actuellement environ un million de visiteurs par an, qui arrivent souvent par vagues de 2000 personnes lorsque des navires de croisière accostent.

Les hôteliers et les restaurateurs du coin bénéficient peu de l’afflux de touristes provoqué par les croisières, puisqu’au final, la plupart des voyageurs réservent des formules all inclusive. Ce sont principalement les marchands de souvenirs qui en profitent – mais l’environnement en paie le prix fort, comme le relève ARD: au cours des escales, les navires laissent tourner leurs moteurs pour produire de l’électricité et émettent durant ces périodes plus de gaz d’échappement que 10 000 véhicules diesel au point mort.

Les villes se défendent

Les Vénitiens en ont assez des navires de croisière.
Keystone

«Les grands navires de croisière sont des villes flottantes partiellement alimentées par les combustibles les plus sales», explique Faig Abbasov, expert en transports maritimes de l’organisation Transport and Environment à l’origine de l’étude. «Les villes interdisent à juste titre les voitures diesel sales mais laissent carte blanche aux compagnies de croisière pour propager des gaz d’échappement toxiques qui nuisent de façon incommensurable aux passagers tout comme aux régions côtières, déplore-t-il. C’est inacceptable.»

Les villes, qui souffrent de plus en plus du tourisme de croisière à outrance, en viennent également petit à petit à cette conclusion: Venise, la ville portuaire la plus durement touchée selon l’étude après Barcelone et Palma de Majorque, a récemment décidé d’instaurer un droit d’entrée payant pour les touristes à la journée. Dubrovnik, l’aimant à touristes croate, n’autorise plus que deux navires par jour à accoster et seulement 5000 passagers au maximum à accéder à la célèbre vieille ville. Auparavant, quasiment deux fois plus de touristes se pressaient dans les ruelles.

Le modèle de Bergen

La traversée les fjords de Norvège à bord d’un navire de croisière: un rêve qui devient aujourd’hui réalité pour trop de voyageurs.
Keystone

C’est toutefois la ville norvégienne de Bergen qui est allée le plus loin jusqu’à présent: environ 350 paquebots de croisière y accostent chaque année, soit plus que dans tout autre port du pays. Désormais, seuls trois navires de croisière peuvent se trouver en même temps dans le port. En outre, la ville construit dans le port de nouvelles installations électriques à quai afin de permettre aux navires d’arrêter leurs machines pendant les escales.

Néanmoins, cette modernisation n’est pas un simple service pour les opérateurs de croisière, puisqu’il s’agit aussi d’un moyen de pression: «Si les sociétés maritimes réservent à l’avenir un emplacement pour leurs navires, nous attribuerons en priorité les postes d’amarrage aux navires pouvant être connectés aux installations électriques à quai. Tous les autres iront au bout de la file», explique Even Husby, de l’autorité portuaire de Bergen, à l’émission «Europamagazin» d’ARD. Les frais d’escale devraient également être moins élevés à l’avenir pour les navires «propres».

Des alternatives possibles

En effet, les navires propres ne sont en aucun cas une utopie selon Faig Abbasov de Transport and Environment: «Il existe suffisamment de technologies éprouvées pour rendre les navires de croisière plus propres. Les installations électriques à quai peuvent aider à réduire les émissions de gaz d’échappement dans les ports, tandis que les batteries constituent une solution pour les distances plus courtes. Et les technologies à hydrogène peuvent aussi alimenter les plus gros navires.»

Un avenir vert pour le tourisme de croisière? L’AIDAnova fonctionne au gaz liquéfié.
Keystone

Certains opérateurs de croisière ont déjà entamé la transition du pétrole lourd aux carburants de substitution. Le nouvel AIDAnova de la compagnie AIDA mise ainsi sur le gaz liquéfié: «Les émissions d’oxydes d’azote sont ainsi réduites jusqu’à 80% et les émissions de CO2 de 20% supplémentaires», annonce la compagnie sur son site web.

Faig Abbasov estime cependant qu’il faudra encore 30 ans au secteur pour éliminer du trafic ses usines à oxydes de soufre actuellement en service. «Comme l’industrie ne semble pas disposée à changer quoi que ce soit, les gouvernements doivent intervenir et instaurer une norme zéro émission», demande-t-il.

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