Voici comment repousse une extrémité de doigt

Runa Reinecke

17.5.2019

Ce qui a été amputé ne doit pas forcément être restauré via le bistouri et des sutures.
Dominik Hoigné

En Suisse, la réalité dépasse la fiction: des extrémités de doigts peuvent se régénérer seules. «Bluewin» s’est enquis auprès d’experts du fonctionnement de ce protocole.

Il suffit d’un moment d’inattention pour qu’un doigt soit victime d’une utilisation un peu trop zélée d’un couteau ou d’une manipulation maladroite d’une scie circulaire.

Plutôt que d’utiliser un bistouri et des sutures, Dominik Hoigné utilise un film adhésif. En effet, un doigt dont l’extrémité a été coupée peut en grande partie se reformer seul, sans restauration chirurgicale.

Ce qui dans un premier temps pouvait sembler aventureux a été diligemment documenté par un médecin spécialisé en chirurgie de la main ayant son propre cabinet à Saint-Gall. Plus de 300 cas ont été répertoriés en collaboration avec ses collègues. «Nous avons ensuite mené deux études et montré qu’environ 80% des tissus mous manquants repoussait sur l’os.»

L’humidité est le mot clé

Tout d’abord, le médecin enveloppe la partie du corps abimée dans un film. Puis, il appose un pansement normal. Très rapidement, l’humidité du moignon est assurée via les liquides corporels émis par la plaie. Cette humidité est le prérequis essentiel pour la régénération de tissus corporels, jusqu’à l’obtention d’une extrémité de doigt fonctionnelle.

Dr. Dominik Hoigné est médecin spécialiste en chirurgie de la main, en chirurgie orthopédique et en traumatologie de l’appareil locomoteur.
zVg

Afin de pouvoir mettre en œuvre le traitement par film, «il faut que l'articulation de la phalange soit encore fonctionnelle», selon le docteur Hoigné. Même l'ongle peut bien repousser, mais seulement s'il reste encore un peu de matrice de l'ongle sous la peau de la zone touchée.

Pendant le changement hebdomadaire du pansement, le médecin contrôle le processus de guérison. Cette évolution dépend du type et de la gravité de la blessure. En général, le film peut être retiré après trois à sept semaines de progrès.

Liquides corporels curatifs

L'exemple pour la repousse de membres provient de l'urodèle mexicain appelé Axolotl. S'il perd une extrémité, celle-ci repousse à l'identique. En 2018, une équipe de chercheurs allemands et autrichiens ont réussi à identifier les différences entre cet amphibien et l'être humain.

Contrairement à l'humain, cet amphibien dispose d'un type spécial de fibroblastes. Ces cellules sont en mesure de développer des cellules progénitrices, qui sont à leur tour en mesure de créer du tissu conjonctif et ainsi de générer de la peau ou du tissu de soutien.

Chez les humains, les liquides corporels disposent d'un effet curatif, sans toutefois réellement favoriser une repousse. Martin Meuli, chirurgien pédiatre, et ses collègues de l'hôpital universitaire de Zurich ont tiré profit de cette particularité. Depuis 2010, ils opèrent des fœtus souffrant du spina bifida, une malformation qui se caractérise par un mauvais développement de la colonne vertébrale. Les enfants atteints naissent en général avec un grave handicap.

Absence de cicatrice

La situation est bien meilleure pour les nourrissons qui ont été opérés lorsqu'ils étaient dans le ventre de leur mère. Lors de l'opération, l'utérus est ouvert, comme lors d'une césarienne, et le dos du foetus est refermé. Pour finir, il est remis dans sa position originale.

Pendant le reste de la grossesse, le liquide amniotique dans lequel l'enfant baigne permet à la plaie de cicatriser sans laisser de trace. En comparaison avec les enfants ayant fait l'objet d'une opération après la naissance, ces nouveaux-nés ne souffrent majoritairement que d'un très léger handicap. Dominik Hoigné en est persuadé: «Le liquide corporel retenu par le film a un effet positif sur le doigt blessé, à l'instar du processus décrit ci-dessus.»

Le traitement via film ne laisse pas non plus de cicatrice visible. En outre, Dominik Hoigné souligne que la sensibilité du bout du doigt est meilleure que lors d'une reconstruction chirurgicale traditionnelle (technique des lambeaux).

L'exposition aux germes n'est pas un problème

Seule ombre au tableau: la régénération par film est un véritable défi olfactif pour ceux qui ont le nez fin: le liquide qui suinte de la blessure dégage une odeur nauséabonde.

Cette odeur résulte des différents germes qui se multiplient dans le liquide au fil du temps. Selon le docteur Hoigné, les doigts amputés avec une portion d'os mise à nu sont particulièrement adaptés à ce traitement par film. Toutefois, ceci est toujours sujet à controverse dans le monde médical. «Il est crucial de pouvoir différencier une colonie de bactéries et une infection.»

Certains avancent que le problème réside dans le fait que les microorganismes qui s'ébattent dans le liquide corporel peuvent donner lieu à une inflammation de l'os. Toutefois, seuls les patients avec un système immunitaire faible posent problème, les autres n’encourent pas de risque.

En Suisse, la méthode jouit d'un certain capital de confiance: dans de nombreux hôpitaux et cabinets médicaux, le film a remplacé le bistouri.

Un doigt amputé repousse tout seul

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