Témoignage

Que faire lorsqu'une amie devient conspirationniste?

de Bruno Bötschi

29.9.2020

Cette amie affirme sans douter un seul instant que les «chemtrails» des avions auraient une influence sur le climat, le temps et même les humains.
Keystone

L’amitié implique-t-elle de passer outre les théories du complot et les mensonges? Quelle est la marche à suivre quand une amie de longue date s’aventure de plus en plus loin du côté du spectre politique? Voici ma propre expérience.

Il y a trois semaines, une de mes amies m'a demandé via Whatsapp si je savais ce qu’était un nazi. Elle m'avait posé la même question l'été précédent, et j'avais alors répondu. Cette année toutefois, je ne l’ai pas fait.

Mon amie et moi avons ferraillé à de nombreuses reprises ces dernières années, en raison de la quantité de théories de plus en plus outrancières qu’elle débite. Elle affirme notamment, sans l’ombre d’un doute, que les «chemtrails» des avions influenceraient le climat, le temps et les humains.

Elle est persuadée que les attaques terroristes du 11 septembre sont en réalité une vaste conspiration mise en scène par les États-Unis. Il y a quelques années, au grand désespoir de tous, elle s’est vantée que son petit ami détenait des objets ayant trait aux nazis.

Cet été-là, ses messages Whatsapp sont passés à la vitesse supérieure en matière d’étrangeté. Elle m’a notamment confié que le coronavirus était une invention, ou encore que Donald Trump était une figure rédemptrice. Ses messages devenaient de plus en plus incompréhensibles.

Changer de sujet ou mettre un terme à l'amitié?

De jour en jour, cette amie, à gauche sur le spectre politique, intelligente et par ailleurs plutôt pragmatique, s’est mise à défendre des théories du complot de plus en plus délirantes. Elle estime que les mesures politiques contre le coronavirus sont conçues pour brider les citoyens et assure que la pandémie va servir à installer un système totalitaire en Suisse, restreignant ainsi les droits fondamentaux.

Que dois-je faire ?

Jusqu'à présent, j’ai tenté à plusieurs reprises de communiquer avec cette amie, de lui expliquer ma perception des choses. Je ne cessais de lui faire remarquer qu'elle s’était peut-être faite embrigadée. Oui, je recherchais le dialogue, je ne voulais pas ignorer la situation. Néanmoins, je lui ai aussi plusieurs fois dit clairement que j’étais en désaccord total avec elle.

Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de poser des questions à un spécialiste, le psychanalyste et satiriste Peter Schneider. Je lui ai demandé comment se comporter avec une personne qui crée sa propre réalité et répond aux arguments scientifiques par un lapidaire «je n’y crois pas».

Réponse de M. Schneider: «Si ce n'est pas trop grave et si cela ne devient pas immédiatement le sujet principal de toute conversation, vous pourriez simplement éluder et changer le thème. Les discussions intensives avec des fanatiques, adeptes de théories farfelues, sont contreproductives parce qu'il est tout simplement impossible de démêler l'enchevêtrement de chiffres, de faits, d'affirmations, d’implications, etc. C’est un effort que nul être humain ne peut soutenir à long terme».

«Vous pourriez vous retrouver totalement dépassé.» Peter Schneider poursuit: «D'autant plus que personne n'a la formation encyclopédique nécessaire pour répondre à toutes les affirmations, et si nécessaire, les réfuter. En outre, nous souhaitons tous profiter d’une conversation empreinte de détente avec nos amis, voire même tenir des débats animés et controversés, mais personne ne veut parler d’absurdités inintéressantes».

Ces dernières semaines, je me suis rendu compte que ces absurdités avaient pris le dessus: mon amie et moi n'avons pas réussi à dépasser ce problème, et ses théories sont devenues de plus en plus étranges.

Comment la rassurer à propos des vaccinations obligatoires ?

Cette femme n'a aucun problème avec le fait que les extrémistes de droite défilent contre les mesures de lutte contre la pandémie lors des manifestations à Zurich, Berlin et ailleurs. Elle n’est pas non plus perturbée outre-mesure par la multiplication des partisans de la théorie Qanon.

En revanche, personnellement, je n’accepte pas ça. Les personnes ayant des préjugés raciaux discriminent autrui en raison de leur appartenance ethnique. C’est inacceptable. En aucun cas. Par conséquent, je ne m'associerai jamais avec de telles personnes. Jamais!

La théorie du complot QAnon gagne en popularité dans certains milieux, ainsi le chanteur Xavier Naidoo et le célèbre chef Attila Hildmann diffusent ces étranges théories. En Suisse, en août, le célèbre snowboarder Nicolas Müller a fait savoir qu’il y croyait.

L'hebdomadaire allemand «Zeit» a récemment ainsi résumé la fascination pour le mouvement: «Sous l'étiquette Qanon se retrouvent des groupes anti-vaccination, des antisémites, des individus doutant de l'alunissage, ainsi que des personnes croyant à la présence de reptiliens, à l'observation présumée d'étranges objets volants et aux propriétés de l’aluminium en matière de lutte contre la géolocalisation de leur smartphone. Cette diversité agit comme un aimant: la théorie peut y poursuivre son chemin, chaque événement d'actualité peut y être intégré.

Cette femme n'a aucun problème avec le fait que les extrémistes de droite défilent contre les mesures de lutte contre la pandémie et que les partisans de QAnon soient de plus en plus visibles.
Getty Images

Vous voulez un exemple? L'explosion dans le port de Beyrouth? Le président américain Donald Trump y a fait sauter des tunnels qui servaient à héberger des centres de torture pour enfants. Comment voulez-vous débattre avec quelqu’un qui croit à ce genre de choses?

Comment dissiper la crainte d'une personne face aux vaccinations obligatoires? Comment puis-je prouver que Bill Gates n'a pas acheté l'OMS?

On ne défile pas avec les nazis

Alors que faire lorsqu'une amie de longue date est happée par les théories du complot et souhaite constamment en parler?

Je n'ai pas pris cette question à la légère. Comme je l'ai dit, j'ai toujours cherché à dialoguer avec cette femme. Je sais que jouer le rôle du donneur de leçons, accuser l’autre de folie, ou se montrer condescendant, est voué à l’échec.

Mais on ne défile pas avec les nazis. Il nous incombe de ne pas tolérer l’intolérance et les opinions inhumaines. C'est exactement ce que fait mon amie quand elle accepte la participation de l’extrême-droite aux manifestations contre les mesures anti-Coronavirus.

«Les amitiés, pour s’épanouir, doivent jouir d'une certaine compatibilité au quotidien», nous confie Peter Schneider. Ces dernières semaines, j'ai dû accepter que ces conditions n’étaient plus réunies dans notre relation. Je n’étais plus réceptif à ses taquineries. Ses croyances ont brisé notre amitié. Si je dois lui expliquer ce qu'est un nazi, et qu'elle me rétorque qu'elle en est une, alors les choses sont limpides pour moi.

Après des mois, et même des années d’atermoiements, j'ai décidé il y a trois semaines de mettre fin à mon amitié avec cette femme.

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