«La dernière chose dont la Suisse a besoin est l’autosuffisance»

Gil Bieler

21.5.2020 - 11:00

Des piles fabriquées en Chine: un ouvrier dans une usine de Nanjing.
Keystone

Commerce avec la Chine, interdictions d’exportation: la crise du coronavirus frappe durement l’économie. Si les responsables politiques entendent ramener la création de valeur «à la maison», le professeur Simon Evenett de l’université de Saint-Gall se montre néanmoins sceptique.

M. Evenett, les exportations de la Chine en avril ont été plus élevées que l’an dernier. Cela semble paradoxal, mais la Chine profitera-t-elle de la pandémie de coronavirus?

Je pense qu’il s’agissait davantage d’une reprise des exportations par rapport à la chute précédente, plutôt que d’une augmentation de la part de marché à l’étranger. Ceci n’est par ailleurs guère surprenant étant donné que les exportations de tous les autres pays ont faibli.

Dans quelle mesure la crise affectera-t-elle le commerce mondial?

Au moins aussi fort que la crise financière de 2008-2009, je pense. A l’époque, les volumes des échanges mondiaux ont chuté de 20% entre le pic et le creux et je crois que nous assisterons aujourd’hui à un déclin similaire – probablement encore plus grave.

La pandémie modifiera-t-elle également les chaînes d’approvisionnement internationales? Par exemple, les entreprises essaieront-elles d’être moins dépendantes de la Chine?

Certaines entreprises adapteront leurs chaînes d’approvisionnement à la suite de risques de défaillance majeurs, tandis que certains responsables politiques tenteront également de ramener la création de valeur «à la maison» – bien que cette politique soit assez dangereuse.

Qu’entendez-vous par «dangereuse»?

Simon Evenett
Keystone

Simon Evenett est professeur de commerce international et de développement économique à l’université de Saint-Gall (HSG).

Il est dangereux d’essayer de forcer les entreprises à agir ainsi car elles conçoivent ces chaînes d’approvisionnement en pondérant différentes considérations – comme par exemple l’idée de faire des économies par rapport au risque de difficultés d’approvisionnement. Les entreprises font ce genre de calculs depuis des années, donc elles savent ce qu’elles font. Il est naïf de penser que tout responsable politique peut mieux faire les choses.

Voyez-vous déjà des signes que les entreprises adaptent leurs chaînes d’approvisionnement?

Pas encore. La plupart des entreprises qui sont aujourd’hui touchées par des difficultés commerciales essaient simplement de survivre pour l’instant. Nous parlons donc ici de décisions qui seront prises dans douze mois ou dans deux ans – lorsque le pire de cette crise sera passé.

Y a-t-il des secteurs spécifiques dans lesquels de tels ajustements seraient envisageables?

Probablement les produits médicaux.

Il y a un certain nombre d’entreprises suisses qui sont fortement impliquées dans ce secteur…

C’est vrai, et elles font beaucoup d’externalisation. Néanmoins, dans ce secteur également, les entreprises réfléchiront peut-être à la quantité qu’elles délocalisent en Chine – mais dans le même temps, elles ne veulent pas devenir trop dépendantes d’autres sources. C’est pourquoi je pense que les changements seront dans l’absolu moins importants que ce à quoi beaucoup s’attendent aujourd’hui.

En raison de la crise, de nombreux pays ont limité voire interdit l’exportation de produits médicaux. Un tel protectionnisme est-il normal en temps de crise?

La tentation du protectionnisme est au moins toujours présente. Les questions qui se posent ici concernent la forme et l’étendue de ce phénomène – ainsi que la réaction des autres pays. Nous pouvons désormais suivre à nouveau ce débat. Les arrêts des exportations de médicaments et de produits médicaux sont considérables et préoccupants. Il est toutefois intéressant de noter que le problème ne s’est pas encore étendu à d’autres secteurs – chose importante, bien que cela puisse changer dans un avenir proche.

Dans quelle mesure la Suisse serait-elle à même d’orienter davantage l’économie vers l’autosuffisance?

Une transition vers l’autosuffisance entraînerait un recul massif du niveau de vie en Suisse. Notre pays est bien versé dans l’importation et l’amélioration significative de pièces et de composants produits ailleurs. Ou dans la conception et la vente de produits qui peuvent être fabriqués ailleurs à un prix beaucoup plus avantageux. La dernière chose dont la Suisse a besoin est donc l’autosuffisance.

Il serait également probable que les prix augmentent, n’est-ce pas?

Oui, les prix augmenteraient, le choix dans les magasins diminuerait et notre niveau de vie baisserait.

Le Vietnam et d’autres pays ont limité ou arrêté les exportations de produits alimentaires en raison de la crise. Quelles en ont été les conséquences?

Le Vietnam a imposé une interdiction des exportations de riz, qui a ensuite été remplacée par un quota – et celui-ci sera par ailleurs bientôt levé. C’est un bon exemple d’un pays qui a réagi de manière excessive en matière d’approvisionnement alimentaire et qui a ensuite fait marche arrière. Le seul arrêt des exportations alimentaires qui a eu un impact majeur est la restriction par la Russie de ses exportations de blé. Mais l’UE et l’Australie ont plus que compensé cette situation, ce qui explique pourquoi le prix du blé n’a pas trop grimpé. Jusqu’ici, tout va bien en ce qui concerne les denrées alimentaires.

Le changement climatique va toutefois changer notre façon de nourrir la planète. Comment les produits alimentaires seront-ils commercialisés dans un avenir proche?

La pression causée par le changement climatique ne disparaîtra pas – et ces changements à long terme qui étaient déjà présents avant la pandémie se poursuivront. Mais je pense que les produits alimentaires continueront de parcourir de longues distances. Les initiatives en faveur d’un approvisionnement local n’auront pas l’effet que leurs partisans espèrent: les gens aiment avoir des aliments bon marché et un large choix – les choses devraient rester ainsi. Je pense aussi que certains aliments de haute qualité seront davantage produits chez nous, mais je ne m’attends pas à une véritable transformation.



Malgré la pandémie, les marchés boursiers se portent bien – avez-vous une explication à cela?

Les cours boursiers sont vraiment très éloignés de ce qui se passe dans l’économie réelle. Je crois que l’explication de cette croissance – en particulier dans le monde anglo-saxon – réside dans le soutien apporté aux entreprises par les banques centrales. Si ce stimulus devait être supprimé, les cours des actions seraient sous pression. On pourrait même dire que ce soutien des banques centrales devient un facteur de déstabilisation étant donné qu’il alimente la spéculation sur les cours des actions.

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