Interview exclusive de Jean Troillet «L'Everest, il ne faut pas croire que ça pue la m* du haut jusqu'en bas» 

Valérie Passello

10.7.2024

Depuis toujours, l'Everest fascine. Le «toit du monde», qui culmine à 8849 mètres d'altitude, est désormais pris d'assaut par de nombreux touristes et il n'est pas rare de voir certains y laisser leur vie. Le succès de la montagne la plus haute du monde génère aussi une grande pollution au coeur de l'Himalaya. Rencontre avec l'alpiniste valaisan Jean Troillet, qui nous livre son regard sur la réalité d'aujourd'hui, lui qui a vaincu ce sommet mythique il y a près de 40 ans.

Jean Troillet :

Jean Troillet : "un ami est plus important qu'un sommet"

Depuis toujours, l'Everest fascine. Le «toit du monde», qui culmine à 8849 mètres d'altitude, est désormais pris d'assaut par de nombreux touristes. Rencontre avec l'alpiniste valaisan, qui nous livre son regard sur la réalité d'aujourd'hui.

08.07.2024

Valérie Passello

10.7.2024

C'est chez lui dans le village valaisan de La Fouly, que Jean Troillet accueille l'équipe de blue News. À pieds nus, car «c'est comme ça qu'il est le plus à l'aise», l'alpiniste de 76 ans nous prépare un café, sans jamais se départir de son sourire. Ses yeux cristallins brillent lorsqu'il évoque les innombrables sommets gravis dans sa vie, ses copains alpinistes et les histoires mémorables vécues à leurs côtés, «qui restent au camp», tout là-haut.

Ce guide de montagne de nationalité suisse et canadienne a passé une trentaine d'années à sillonner l'Himalaya. Il est venu à bout de dix sommets de plus de 8000 mètres, sans apport d'oxygène. L'Everest fait évidemment partie de son palmarès. C'était en 1986. Il s'est même offert le luxe de passer plus d'une heure sur le toit du monde avec son ami Erhard Loretan (ndlr: alpiniste originaire de Bulle, mort en 2011 dans un accident lors d’une ascension au Grünhorn, en Valais).

Depuis, l'ambiance a bien changé dans cette chaîne de montagnes du sud de l'Asie. Presque n'importe qui, pour autant qu'il en ait les moyens -un visa se monnaie aujourd’hui entre 60'000 et 100'000 francs- peut se lancer dans l’ascension de l’Everest. Un afflux de tourisme qui génère une forte pollution: dernièrement, l’armée népalaise a par exemple récupéré 120 tonnes de déchets dans l’Himalaya. Sans parler des drames humains, puisque chaque année, l'ascension s'avère fatale pour de nombreux alpinistes. 

Jean Troillet nous livre sa vision des choses et revient sur sa propre expérience. Rencontre.

L'Everest, vous le connaissez bien puisque vous l'avez gravi en 1986. Est-ce que vous pouvez me raconter cette aventure?

Jean Troillet: Alors 86, c'était extraordinaire parce qu'on était des jeunes gamins. L'Himalaya, c'était un immense cadeau qu'on avait, on s'amusait avec, et d'un coup on s'est retrouvé au pied de la face nord de l'Everest. Après, ce qu'on a fait était un peu impressionnant, mais pour nous c'était correct. Un gamin qui reçoit un cadeau, il l'ouvre et puis il s'amuse avec. Et nous, on l'a vu, on l'a ouvert, puis on s'est amusé avec la face nord.

«Le plus important, c'est avec qui on y va et quel chemin on prend pour l'Everest»

On a fait la trace du bas vers le haut, toute la trace, il y avait même (de la neige) très haut, jusqu'à la poitrine des fois, vers 8400, et puis après, on s'est permis de rester une heure et demie au sommet. Et ça, c'est un cadeau extraordinaire d'être dans un presque autre monde, et qu'à un moment, le vent, un petit coup de vent, nous a dit: «il faut bouger de là, il ne faut pas rester trop longtemps».

Vous êtes monté très vite, y compris de nuit, avec très peu d'équipement et pas d'oxygène. On a l'impression que c'est complètement surréaliste!

C'est ce qu'ils pensent aujourd'hui. À ce moment-là, nous, on ne savait pas. Nous, on a fait l'Everest, et puis au pied de l'Everest, quand on a plié le parapente à Erhard, on a pensé à la face ouest du K2. On rentrait au camp de base avec cette idée: «comment on va faire cette face, par quelle voie?» On était des enfants encore, on ne voulait pas faire que l'Everest, on voulait jouer dans l'Himalaya. L'Himalaya c'est très grand, il y a beaucoup de sommets, plus haut que 8000. Donc pour nous c'était ça: s'amuser avec ça.

Alors après, là où on s'est amusé encore en plus, c'est la descente. On l'a faite sur les fesses! 90% sur les fesses, en contrôlant, mais c'était extraordinaire. Il y avait une telle poudreuse qu'on s'est permis de lâcher, tout en gérant la vitesse. En un peu plus de 3 heures, on était au pied de la face. C'est un autre cadeau qu'on s'est offert.

«Des morts il y en a toujours eu dans l'Himalaya. J'en ai pris d'ailleurs pour mettre dans des sacs»

Avec Erhard Loretan, on a fait dix ans ensemble d'affilée, on s'est fait huit sommets de 8000. Et puis après, lui il avait fait les 14 (ndlr: l'Himalaya compte un total de 14 sommets culminant à plus de 8000 mètres d'altitude), mais il est revenu pour une autre traversée au Nanga Parbat, donc ce n'était pas fini, quoi. 

Vous parlez de l'Everest comme d'un cadeau dont on pourrait profiter en tant que grand enfant. Vous comprenez qu'on soit fasciné par ce sommet, qu'on ait absolument envie d'y aller quand on est alpiniste?

Alors absolument, mais pas forcément... Je pense que le plus important, c'est avec qui on y va et quel chemin on prend pour l'Everest. Pour moi, l'amitié, c'est ce qu'il y a de plus fort dans toutes mes aventures. Un ami est plus important qu'un sommet. Donc si on a renoncé (à finir une ascension) ou aidé quelqu'un à la redescendre, c'est parce que l'amitié était plus belle.

Justement ça, on a l'impression que ça a changé. L'Everest maintenant c'est devenu une industrie touristique, ce qui n'était pas du tout le cas à votre époque. Quel regard vous jetez sur ce phénomène?

Mon regard est positif. Je dis que les sherpas actuellement travaillent très fort et sont très très bien payés. Avec ça, ils peuvent payer des études à leurs enfants, qui reviendront au Népal pour améliorer et puis faire grandir le pays. C'est un très beau pays qui mérite ça. Ça c'est le côté positif.

Après, entre ce qu'on a vécu et ce qu'on voit maintenant, ce qui est dommage c'est les déchets. Mais ce n'est pas le bout du monde, ce coin-là, c'est un tout petit coin sur la planète, donc ça va se faire. Ils sont en train de réagir, les Népalais, ce qui est normal. Ils vont réagir, ça va être nettoyé.

«Ça me fait penser au Valais il y a 100 ans: on était les bouseux de la Suisse et puis le fric est arrivé»

Ce qu'il y a, c'est qu'on exagère un peu sur l'odeur, en montant à l'Everest. Écoutez, il ne faut pas croire que ça pue la merde du haut jusqu'en bas. Ce n'est pas possible pour moi. Donc oui, on peut quand même penser à ça, mais ce qui est impressionnant, pour moi, c'est les gens. L'esprit qu'ont les gens actuellement quand ils y vont. Pour eux, c'est le sommet, un point c'est tout. La façon, avec qui, comment... peu importe.

Pour l'instant c'est une industrie c'est vrai. Mais ça me fait penser au Valais il y a 100 ans: on était les bouseux de la Suisse et puis le fric est arrivé. Je ne veux pas dire qu'on est plus intelligent, mais c'est comme ça. Le Valais s'est énormément développé. Pourquoi? Parce que c'est un pays de montagne où vraiment c'est magnifique d'y vivre. Dans les vallées du Népal c'est aussi extraordinaire, donc ça va se développer de plus en plus.

On a créé des routes aussi pour s'approcher. On a créé un altiport qui est important. Et là-bas, maintenant, on développe aussi l'hélicoptère. Avant, quand on en avait un pour le sauvetage, c'était extraordinaire. 

Vous êtes relativement positif finalement, mais on a vu aussi des images choquantes... quand on voit un embouteillage au sommet de l'Everest, ou des gens qui enjambent des cadavres d'alpinistes. Est-ce qu'on va pas un peu trop loin?

Alors, des morts il y en a toujours eu dans l'Himalaya. J'en ai pris d'ailleurs, pour mettre dans des sacs. Parce qu'on avait retrouvé un corps au K2 après la saison d'hiver. Ils l'ont envoyé en bas, puis comme il était gelé, ça venait en morceaux, c'est moi qui récoltais ça, dans un sac. C'est un milieu où la mort existe.

«L'exploit, ce sont les sherpas qui le font. Tous les jours, ils vont risquer leur vie pour remettre des échelles et des cordes dans l'icefall»

Moi, à chaque fois que je partais, la mort ce n'était pas pour moi, ni pour les copains, c'était naturel. Mais le jour où ça arrivait, on était prêts. On a aidé d'autres alpinistes avec Loretan, on est souvent partis en secours. Alors maintenant qu'on passe par-dessus un cadavre c'est une chose, mais qu'on enjambe quelqu'un de mourant, c'est différent. Il n'y a que le sommet qui compte. Enfin, nous on ne faisait pas ça, puisqu'on a aidé.

Récemment, Inoxtag, un youtubeur de 22 ans qui n'avait aucune expérience de la montagne, a décidé de partir à la conquête de l'Everest. Il s'est entraîné une année et il est parti. Qu'est-ce que vous pensez de ce genre d'initiative? Est-ce que c'est totalement inconscient ou est-ce que c'est un défi intéressant?

Alors c'est son truc à lui, tout simplement. Bon, c'est vrai qu'un youtubeur il faut qu'il partage, il a besoin des gens qui l'applaudissent. J'en ai connu d'autres... j'ai connu une dame de Genève, qui a réussi à faire l'Everest aussi comme ça, elle s'entraînait, mais elle faisait discrètement.

Après que lui l'ait fait, non, ça ne m'impressionne pas. On sait qu'il y a des aveugles qui ont fait l'Everest. Il y a des unijambistes, des culs-de-jatte qui y sont allés... des gars sans mains, à qui on avait fixé les poignets. Donc, moi, l'aveugle qui a fait l'Everest, ça m'impressionne plus que le youtubeur, qui est sain de corps. 

Ce n'est plus un exploit aujourd'hui d'arriver au sommet?

L'exploit pour moi, ce n'est pas eux qui le font, c'est les sherpas. Ils font le travail. La piste, elle est faite. Bien damée. Ils taillent des marches, fixent des cordes... tous les jours, ils vont risquer leur vie pour remettre des échelles et des cordes dans l'icefall. L'icefall, ça bouge jusqu'à 61 mètres par jour, donc ça chute. Ils savent que ça casse et ils remettent en état. Chapeau à ces gens-là plutôt.

La chose exceptionnelle que vous, vous avez réalisée, c'est de rester une heure au sommet de l'Everest. Est-ce que vous arrivez à décrire ce que vous avez ressenti? Je crois qu'il y a même eu un peu la folie du sommet?

C'est difficile de décrire un sommet comme ça parce qu'on était dans un état d'esprit d'un autre monde: la ligne rouge elle est là, puis l'autre côté c'est l'au-delà. Donc on est resté du bon côté et on s'est levé au bon moment parce qu'on commençait vraiment à s'endormir, on était vraiment bien au sommet. On ne peut même pas parler de bonheur, c'est au-delà. À la descente, j'ai eu beaucoup d'hallucinations. J'en ai eu une fois au K2 et deux fois à l'Everest. Mais moi ça ne me faisait pas peur, au contraire, c'est dingue, c'est extraordinaire, les 8000.

On a l'impression que tout vous amuse, en fait. Vous êtes resté un grand enfant?

Il faut demander à ma petite femme, Mireille, qui dit des fois qu'elle a quatre enfants. Oui, j'aime plutôt être un enfant qu'un adulte. Moi j'ai beaucoup apprécié la vie. Tout ce que j'ai fait, voyager, vivre au Canada pendant longtemps, j'ai trouvé que c'était extraordinaire. Ça m'a beaucoup aidé.

Si vous pensez au Jean Troillet, tout jeune, qui part de son village pour aller explorer le monde et les sommets du monde, qu'est-ce que vous aimeriez lui dire?

Je n'ai rien à lui dire parce qu'il vit tellement bien sans regret. Je n'en ai aucun pour l'instant. Je vis trop bien avec mes enfants c'est extraordinaire. Je les vois différemment de moi mais ils font leur chemin et ça, je trouve que c'est beau.

Je n'impose rien, je ne leur ai pas dit qu'il fallait faire la montagne, qu'il fallait faire des 8000, qu'il fallait faire guide, non. Ils font ce qu'ils veulent, mais j'ai de la chance: ils sont tous passionnés et il y a beaucoup moins de problèmes.

Être alpiniste c'est être libre et laisser aussi la liberté aux autres?

Tout à fait, ah oui! La liberté... Ben moi c'est le cadeau que j'ai reçu de mes parents, être libre. Et quand on parle de voyage, à 10 ans, moi j'étais parti à Rome en Italie, pour apprendre l'italien. À 16 ans, je ne savais pas encore ce que je voulais faire, mon papa m'a envoyé au nord de l'Allemagne pendant une année. Et c'est là, quand je suis rentré à 17 ans, que j'ai vu que c'était la montagne qui était mon truc. J'ai dit: «c'est ça, je ne veux pas faire autre chose». 

Retrouvez cette interview de Jean Troillet dès jeudi sur blue Zoom!