Anguille sous rocheErdogan veut une nouvelle constitution, l'opposition se méfie
ATS
15.2.2021 - 07:42
Le président turc Recep Tayyip Erdogan a créé la surprise en appelant à une nouvelle constitution dans le cadre de réformes qu'il dit vouloir mettre en oeuvre. Ses opposants sont toutefois sceptiques sur ses réelles motivations à deux ans d'élections cruciales.
M. Erdogan a déjà fait adopter par référendum en 2017 une profonde révision constitutionnelle, qui a considérablement renforcé ses pouvoirs. Il a fait passer la Turquie d'un régime parlementaire à un système présidentiel, que ses détracteurs décrivent comme autoritaire.
Mais il a envoyé une onde de choc sur la scène politique le 1er février, en se disant favorable à une charte entièrement nouvelle. Il a fait valoir que les constitutions turques depuis les années 1960 avaient été rédigées par des gouvernements issus de coups d'Etat militaires. «Il est clair qu'à la source des problèmes de la Turquie se trouvent les constitutions écrites par des putschistes».
Répression
Le ministre de la justice, Abdulhamit Gül, a affirmé que la constitution que M. Erdogan appelle de ses voeux, serait «civile et démocratique». Il a laissé entendre qu'elle devrait, du moins en théorie, élargir les libertés.
Mais les opposants de M. Erdogan doutent de sa volonté de mettre en oeuvre des vraies réformes, alors que les défenseurs des droits de l'homme s'alarment de la montée de la répression et de la détérioration de l'état de droit depuis plusieurs années.
«Un gouvernement qui ne respecte pas la constitution en vigueur ne peut rédiger un texte plus démocratique [...] Je redoute que ce projet ne débouche plutôt sur un renforcement de l'autoritarisme», a ainsi réagi le chef du principal parti de l'opposition, le parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), Kemal Kilicdaroglu.
L'opposition craint aussi que les débats sur une nouvelle constitution servent de «diversion», permettant à M. Erdogan de détourner l'attention des effets de la pandémie de Covid-19 et du marasme économique.
Système à un tour
«Il s'agit d'une manoeuvre pour éviter que l'on parle de la situation économique, des problèmes des paysans ou des commerçants, ainsi que des violations des droits», estime Idris Sahin, vice-président du parti de la Démocratie et du Progrès (DEVA), lancé l'année dernière par Ali Babacan, un ex-allié de M. Erdogan.
En préconisant une nouvelle constitution, dont il serait le principal maître d'oeuvre, le président turc pourrait prendre de court d'autres initiatives de réforme promues par l'opposition, qui réclame un retour au système parlementaire, notent des observateurs.
À deux ans des élections générales de 2023, qui s'annoncent compliquées pour lui, M. Erdogan pourrait aussi être tenté de mettre en place à la faveur d'une nouvelle constitution un système électoral qui faciliterait sa réélection.
«L'électorat de la coalition au pouvoir est en train de fondre», estime Aysuda Kölemen, politologue à Bard College en Allemagne. M. Erdogan, selon elle, n'est plus assuré de recueillir les plus de 50% des votes nécessaires pour être élu au premier tour en 2023, ni même d'être élu au second tour.
«Face à ce risque, il pourrait opter pour un système à un seul tour, où le candidat qui obtient la majorité simple pourrait être élu», explique-t-elle.
Dividere et impera
«Conscient qu'il est sur une trajectoire perdante, Erdogan cherche une formule gagnante», estime Galip Dalay, un chercheur associé à la Robert Bosch Academy de Berlin et le centre de réflexion Chatham House à Londres.
Cette «formule gagnante» pourrait aussi consister à jouer sur les tensions internes au sein de l'opposition, qui pourraient être exacerbées par des débats sur des sujets brûlants, comme la question kurde et comment ils doivent être abordés dans le cadre d'une nouvelle constitution.
Selon un diplomate occidental, l'objectif de M. Erdogan serait de «diviser l'opposition en obligeant les partis à prendre position» et les cataloguer soit comme «défenseurs» ou «détracteurs» de la Turquie.
M. Erdogan accuse des partis de l'opposition de «connivence» avec la formation prokurde HDP, qu'il considère comme la vitrine politique du PKK, fer de lance de l'insurrection kurde, classé «terroriste» par Ankara et ses alliés occidentaux.
«Le gouvernement utilise toujours cette tactique pour neutraliser l'opposition», estime Mme Kölemen, l'analyste du Bard College. «La question est de savoir, si les partis tomberont dans ce piège lors des débats sur la nouvelle constitution. Jusqu'à présent, ils sont toujours tombés dedans».