Late Night USA

«Exactement, c’est le signe pour dire "Je ne suis pas un otage!"»

De Philipp Dahm

24.4.2020

Il s’en lave les mains: le docteur Anthony Fauci lève les bras.
YoiuTube

Les événements bizarres se succèdent dans le cirque médiatique de Washington. Les relations entre le président Donald Trump et une partie de la presse sont préoccupantes, estime le satiriste Stephen Colbert.

En employant un terme exagéré du champ lexical de la guerre, on pourrait parler de «guerre ouverte». Sur le terrain politique, les combats, les escarmouches ou les accrochages prendraient la forme de conférences de presse quotidiennes – et comme c’est le président qui informe la presse nationale, la bataille se joue au plus haut niveau. Il est question des entreprises d’intimidation menées encore une fois par Donald Trump contre une grande partie des médias de son pays.

Le fait qu’un public plus large soit au courant de tout cela est à mettre au crédit de C-SPAN, le «phénix» du catalogue de chaînes américaines. Et, bien sûr, à celui des late-night shows, qui adorent décortiquer le comportement du président, mais qui touchent pour leur part un public qui a formé son opinion à son sujet il y a longtemps – et pour qui ses pitreries n’ont guère plus rien d’époustouflant.

Mais grâce à Dieu – ou à la télévision –, les sermons de presse des deux partis sont à tous les coups amusants et parfois même savoureux. Cette lutte acharnée s’illustre d’ores et déjà à travers la durée des conférences de presse. Au final, la récente explication entre Donald Trump et les médias a duré la bagatelle de deux heures et 24 minutes.

«Il ne peut pas organiser de meetings de campagne, affirme Stephen Colbert dans son «Late Show» pour justifier la durée de la conférence de presse. «Car le coronavirus menacerait la vie de ses partisans – et il y a une règle élémentaire en politique: "Ne tue pas tes électeurs".» Ainsi, le président américain s’est empressé de faire campagne à travers ses points presse et de tirer à boulets rouges contre les médias.

La maison brûle

«[Donald] Trump était furieux à cause de tous les articles publiés le week-end dernier au sujet de son incapacité bien connue du public à prendre le coronavirus au sérieux, expose Stephen Colbert. Il a donc forcé la presse rassemblée à regarder une vidéo présentant son succès dans la gestion du coronavirus». Le clip commence avec l’affirmation suivante: «Les médias ont minimisé le risque dès le début, tandis que le président Trump a pris des mesures concrètes.»

Plateau de télévision à domicile – le tournage a lieu chez Stephen Colbert.
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Alors que ces points presse ont en réalité pour but de fournir des informations précieuses à une société en proie à l’incertitude qui traverse une crise nationale, «[Donald] Trump s’en [sert] bien sûr pour se vanter», s’interroge Stephen Colbert. «C’est comme si un pompier arrivait devant votre maison en feu et, au lieu de prendre une lance d’incendie, disait: «Waouh, ce brasier est le cadre parfait pour faire un one-man-show et dire que ce n’est pas ma faute si votre maison est en train de brûler.»

Late Night USA - Comprendre l'Amérique

50 Etats, 330 millions d’habitants et encore plus d’opinions: comment «comprendre l’Amérique»? Pour garder une vue d’ensemble sans s’échouer, il faut un phare. Les stars des late shows offrent probablement la meilleure aide à la navigation: ce sont de parfaits pilotes qui explorent implacablement les bas-fonds du pays et des gens et qui servent à notre auteur Philipp Dahm de boussoles indiquant sur le ton de l’humour l’état d’esprit des Américains.

Stephen Colbert détourne un tube de Billy Joel en chantant «I didn’t start the fire…» («Je n’ai pas allumé le feu…») et frappe des mains. «Est-ce qu’ils frappent des mains dans la chanson?» demande-t-il à son fils, qui joue le cameraman sur le plateau de télévision installé au domicile du présentateur. «Non», rétorque-t-il. «Est-ce que j’étais dans la bonne tonalité?» John: «Tu n’étais pas loin.» C’est ce charme de la spontanéité et de l’imperfection qui est commun à tous les late-night shows de nos jours.

Epidémie sous contrôle et fake news

Donald Trump trouve par ailleurs moins de charme dans le fait qu’une journaliste revienne à la charge pour lui demander pourquoi sa vidéo sur le coronavirus ne commence qu’en mars: Suite à cette question, Paula Reid, qui travaille pour la même chaîne que Stephen Colbert, en prend pour son grade – à partir de 3’15’’. «Vous savez que vous mentez. […] Toute votre chaîne ment, tout est faux dans votre couverture médiatique.»

Stephen Colbert réplique: «Vous savez, Monsieur le Président, vous pouvez mentir autant que vous voulez, mais ce sur quoi vous mentez s’est passé il y a seulement deux mois. Nous étions tous là et nous avons des choses qu’on appelle des caméras et qui vous ont enregistré quand vous avez dit ceci: …»

Donald Trump est rattrapé par ses déclarations faites en février.
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S’ensuit à partir de 4’48’’ une compilation de déclarations faites en février par Donald Trump, qui affirme que tout est «sous contrôle», que le virus disparaîtra de lui-même en avril et qu’il ne représente de toute façon aucun problème. «Nous n’avons pas oublié. Nous ne sommes pas des poissons rouges», grogne Stephen Colbert.

Les révoltés du déconfinement

Comme chez nous, une des grandes questions aux Etats-Unis consiste bien sûr à savoir quand les brides de la société pourront être relâchées. Néanmoins, outre-Atlantique, les débats portent aussi sur la question de savoir qui est en réalité la monture et qui est le cavalier.

Alors que les gouverneurs des Etats veulent se concerter pour déterminer le moment de la levée du confinement, Donald Trump souligne que cette question relève de Washington – donc de lui-même. En matière de compétence, il affirme dans l’extrait à partir de 7’25’’ que «l’autorité est totale». Le gouverneur de New York Andrew Cuomo conteste les propos de Donald Trump, soutenant que ce dernier n’est pas un roi – à partir de 8’01’’.

Ces déclarations ont stimulé Donald Trump, qui riposte sur Twitter:

Stephen Colbert monte désormais en puissance: «Alors que c’est un de ses films préférés, [Donald] Trump n’est pas très fidèle au scénario des "Révoltés du Bounty": En effet, les choses ne se passent pas si bien pour le capitaine Bligh. Il est déchu et finit dans une petite embarcation avec laquelle il retourne en Angleterre à la rame… Mon Dieu, j’espère que ça se passera comme dans "Les Révoltés du Bounty"!»

Anthony Fauci en bouquet final

A la fin de l’émission, Stephen Colbert parle du quasi-bouc émissaire Anthony Fauci, qui a déjà failli être pulvérisé sur le front. Depuis que Donald Trump a été à deux doigts de le licencier pour des déclarations publiques imprudentes, l’immunologiste de 79 ans ne se mouille plus.

«Premièrement, il est ridicule que le président profite d’une conférence de presse sur une pandémie mondiale pour infliger une vidéo de propagande à une nation inquiète», soutient Stephen Colbert, qui conclut en référence au texte écrit en capitales et en police Helvetica: «Et deuxièmement, votre propagande est pourrie!»
YouTuzbe

A 10’25’’, nous voyons de nouveau la journaliste Paula Reid qui essaie de faire dire à Anthony Fauci ce à quoi il faisait référence en parlant de «réticences» observées au début de la crise du coronavirus. Le médecin répond: «J’ai mal choisi mes mots.» Paula Reid se montre suspicieuse: «Faites-vous cela de votre plein gré ou est-ce le président […] qui vous l’a dit?»

Anthony Fauci lève les mains. «Tout ce que je fais est volontaire. S’il vous plaît, évitez ne serait-ce que d’insinuer une telle chose!» Stephen Colbert met lui aussi les mains en l’air, le sourire en coin. «[Exactement], c’est le signe universel pour dire "Je ne suis pas un otage!" Evitez ne serait-ce que d’insinuer que je cligne des yeux pour faire passer un autre message en morse!»

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